> Les numéros > Scumgrrrls N° 2 - Automne/ Fall 2002

Dans l’espace moscovite... se développe une vie lesbienne

Moscou ! Cela évoque l’Est, l’ancien bloc communiste. Probablement aussi un certain exotisme. Pourtant Moscou n’est qu’à un peu plus de 3000 kilom ètres de nous ! Lors de mes précédants séjours de travail dans la ville, en 1999, j’avais découvert, grâce à une amie, un lieu où se faisait une fois par semaine une soirée Lesbienne : les « Three Monkeys » .

C’était l’été qui allait voir la bourse russe s’effondrer, avec toutes les conséquences que l’on n’imagine pas ici : fermeture des banques, gel des comptes courants et d’épargne, spoliation des biens bancaires, chute du rouble, augmentation vertigineuse des prix, crise, misère… Certains russes vécurent cela pour la troisième fois !

« Jamais les femmes ne sont plus belles qu’au creux de la crise », c’est une réflexion qui n’est pas que russe. C’est vrai qu’en 99, j’ai eu l’occasion de voir un phénomène que je n’avais jamais vu : la crise créait un besoin énorme pour beaucoup de femmes de trouver un espace d’expression et de libert é. Beaucoup de femmes ont saisi la culture de la mode, elles déployaient une énergie folle à être « la plus belle ». Et assuré- ment, Moscou s’imposait comme un endroit où l’on pouvait voir des créatures de magazine de mode. Outre le fait que les expats et les touristes s’empressèrent de consommer ces beautés, et que la prostitution allait bon train, un nouvel espace s’ouvrait et allait dès lors s’organiser : un espace Lesbien. Qu’il fusse à ce moment là une manifestation d’une certaine mode, une façon d’échapper à un monde qui devenait de plus en plus dominé par les hommes (la mafia n’a jamais offert de place aux femmes pour elles-mêmes, naturellement), ou que ce fusse une influence de la culture capitaliste et consumériste qui s’imposait en Russie, il n’en est pas moins remarquable qu’un « milieu Lesbien » se développait.

« Les trois singes » : je n’ai rien vu, je ne dis rien et je n’ai rien entendu, était le seul lieu réservé exclusivement aux femmes, avec la complicit é des hommes gays. Tous les samedis soirs, de 18h à minuit, le lieu était dédicacé aux femmes. D’autres lieux affichaient leur acceptation des femmes Lesbiennes, mais il s’agissait de lieux fréquentés par une clientèle plus riche et surtout composée d’expats !

Yèna (Héléna) m’expliquait à l’époque qu’elle ne voyait aucun avenir pour les femmes en Russie. Elle m’emmena dans nombre d’endroits pour que je me fasse une idée correcte de la situation à ses yeux de Russe. Yèna était une femme de 20 ans, très privilégiée, ayant fait ses études à Paris et qui les poursuivait à ce moment à Moscou, sa ville. Elle faisait un cursus universitaire en droit financier à l’Université Américaine de Moscou... une université privée... très chère, payée par son père. Elle possédait une belle voiture, sans avoir de permis de conduire !

L’ argent permettait beaucoup de choses. Elle m’emmena dans toutes sortes d’endroits très fréquentés pour être en contact avec ce qui se passait à Moscou. J’ai vu énormé- ment de femmes se prostituer. Le contact avec les expats était un bol d’air dans cette dépression générale, un moyen de survivre émotionnellement, d’avoir un sens de soi dans une société qui changeait violemment et rapidemment, et n’offrait aux femmes plus aucun espoir d’un avenir autre que celui de devenir, dans le meilleur des cas, un objet de luxe pour homme fortuné. Elles vivaient pour la plupart le Lesbianisme comme un passage, une liberté qu’elles s’offraient pour échapper aux hommes tant qu ‘elles le pouvaient encore ! Entendez que cela ne pouvait durer, et n’offrait aucune perspective. La politique des logements interdisait le moindre espoir de pouvoir vivre avec une femme autre que sa mère, ou sa grand-mère ! L’avenir qui s’assombrissait et voyait la mafia ouvertement prendre le contrôle du secteur économique, ne laissait que peu de place à une possible autonomie des femmes.

Donc, vivre une ou des relations Lesbiennes devenait un luxe que l’on ne pouvait se permettre qu’en étant encore chez ses parents, jeune, et sans situation sociale autre.

Mais ne pensez pas que les Russes soient dépressives, pas du tout. De cette situation, qu’elles voient avec réalisme, elles font un espace où s’exprime leur goût du luxe et de la démesure, elles ont un goût inné pour les situations dramatiques au sens anglais du terme. Ce n’est pas pour rien qu’elles sont russes ! Donc, on s’amusait tant qu’on pouvait, les jeux de séduction étaient très directs et plein d’urgence, le sexe se faisait à la sauvette, l’intimité étant rendue impossible par la promiscuité du logement, « Are you passive or active ? » !

Trois ans ont passés, et me revoilà à Moscou pour y travailler. La situation ne m’a pas attendue pour évoluer… on pouvait s’en douter  ! Three Monkeys existe toujours mais a changé d’adresse. Actuellement on peut y trouver un bar, une piste de danse très obscure pour créer l’intimité, et une salle de billard où il est très facile de nouer connaissance avec les femmes qui sont toujours curieuses de vous mettre au défi ! Comme tout le monde le sait, la situation économique a beaucoup changé les derni ères années, elle s’est durcie et à vu un capitalisme particulièrement sauvage se développer. La mafia est moins visible et moins active dans le racket directe de la moindre activit é lucrative, elle s’est vraisemblablement redirigée vers des activités plus lucratives encore !

Les femmes Lesbiennes sont toujours là, et le milieu fait sa vie. J’ai eu l’occasion d’être emmenée à l’inauguration d’un nouveau lieu exclusivement lesbien, à l’occasion de la fête de la ville ! Ca c’est une grande nouveauté ! Le lieu était très spacieux, et même luxueux. La direction de l’établissement nous offrait un spectacle de striptease pour l’ouverture. J’étais plutôt mal à l’aise, ce qui visiblement surprit mes hôtesses. Elles raffolaient du spectacle.

Sur les quatre ou cinq femmes qui faisaient leur prestation, « Anastasia  » avait un statut de star. Anastasia est très grande, très en chair, très kitch, un rien vulgaire. De mon point de vue, elle est le genre de femme qui doit être une source d’inspiration pour les travestis de la féminité. Par contre, je reconnais qu’Anastasia avait quelque chose qui la faisait sortir du lot, elle imposait un spectacle beaucoup plus « Gothic » que les autres. Elle avait son propre univers qu’elle transportait avec elle, et cela, il est vrai, était intéressant et touchant. Mais je ne peux pas dire qu’une d’entre elles m’aie fait mouiller ma culotte ! Mes comparses étaient prêtes à aller vérifier. Un bon conseil : ne défiez pas à la légère une Russe, vous seriez prise à votre propre jeu ! Le problème des striptease Lesbiens est certainement qu’ils ne sont pas Lesbiens. J’entends par là qu’ils ne sont pas adressés aux Lesbiennes. Ils se bornent la plupart du temps à reproduire les spectacles destinés aux hommes. Je n’ai pas vu dans ces spectacles l’adresse de la culture Lesbienne, ni de l’univers Lesbien. Les spectacles qui mettaient en scène deux « lesbiennes » me mettaient encore plus mal à l’aise tant l’imagerie était reprise aux film pornos hétéros. Mais quoi qu’il en soit, la fête et la bonne humeur étaient là.

Sur le bord de la piste, durant le spectacle, s’étaient amassées les butches du coin. Les unes essayaient de participer au show, les autres lançaient des œillades, attablées entre elles, elles faisaient leurs commentaires à grand bruit. Le style le plus raffiné/sophistiqué pour les butches Moscovites semble être une négociation avec le modèle femme qui me laisse perplexe. Par exemple ça donne une femme aux cheveux très courts, noirs, d’un âge affirmé (on ne fait ça qu’à 30 ans !), d’un style très dominant/macho, en col lâche et cravate dénouée, blazer masculin avec une longue jupe très stricte ! Les autres tendances semblent être, comme chez nous, une certaine prédilection pour les chemises à carreaux et jeans. Une variation consiste en un modèle plus soft négocié dans un style un peu beach : streetwears, chaussée de basket mode, poitrine creuse, petit T-shirt moulant, et bonnet. C’est un style très international celui-là. Le style androgyne a un certain succès, mais il est rarement convaincant.

Les femmes sont aussi sur un continuum... ben y a pas de raison ! Je pense que le modèle des femmes Femme à Moscou est assez spectaculaire, plus qu’il ne l’est chez nous. Je veux dire qu’elles s’inspirent directement d’une féminité de femme fatale, très sophistiquée, qui produira tous les gestes de séduction grave, et dancera, fumera d’une façon très codée.

Bien sûr, les négociations depuis ce modèle jusqu’à l’androgyne et la butch sont nombreuses. La plupart les femmes adoptent des styles vestimentaires qui sont assez passe partout, très mode active, jeune femme battante.

La musique des discos russes est invariablement un mixe de musique que l’on entend partout sur les chaînes MTV et Cie, ou, plus drôle, des reprises ou des copies de boys bands à la russe. Mais le plus original c’est que les Russes aiment ce qui est dramatique, donc vous aurez probablement droit à de langoureux slow… et oui, avec Céline ! Mais… mon travail….et la fatigue…. ne m’ont pas permis d’arriver le bon jour devant la porte du Macho, boîte pour Gay qui une fois par semaine ouvre son espace aux filles ! C’était de tous mes guides la description la plus drôle que j’ai jamais entendue au sujet des butches qui y allaient. La description sort d’un guide destiné aux gays, l’auteur y prévient donc les hommes de se méfier… écoutez : n’acceptez pas tous les bras de fer que les butches, très en forme, vous y proposeront, vous risqueriez de vous casser un bras !

Magnifique, non ? Bref, j’y retourne absolument lors de mon prochain séjours fin novembre. Le continent insolite, ce n’est pas de savoir ce qui reste comme terre vierge de présence occidentale, mais plutôt de découvrir les réseaux inquiétants, fragiles et splendidement riches des souscultures, et pourquoi pas de la nôtre de lesbienne.

Bon baisers de Russie…

Don’t think that russian women are depressive. With realism they make out of the economic crisis a space to express their taste for luxury and outrageousness. Fun was everywhere, seduction games were very direct and urgent, having sex was quick and promiscuous in a world where intimacy was impossible for lack of individual housing.

Denk echter niet dat Russische vrouwen depressief zijn. Met zin voor realisme maken ze het beste van de economische crisis door te genieten van het leven. Amusement, luxe en verleiding staan hoog op hun agenda. Wegens gebrek aan een eigen woonst en privacy moet intimiteit wijken voor vluchtige seksuele contacten.