> Les numéros > Scumgrrrls N° 3 - Printemps / Spring 2003

2 ou 3 choses qui m’énervent... dans les dictionnaires

La langue donne du sens aux choses, au monde. Loin d’être une appellation neutre des éléments qui nous entourent, elle applique souvent les préjugés de la société, les répercute ou les crée. Le sexisme y trouve donc naturellement sa place ainsi que dans les dictionnaires qui tentent de nous expliquer le « bon usage » de la langue (française ou autre). On n’imagine pas avec quel manque de subtilité les dictionnaires s’y prennent parfois.

Commençons par LE dictionnaire de la langue française, le Robert (Petit Robert, édition 2003). La « femme » y est définie comme « l’être humain appartenant au sexe capable de concevoir les enfants à partir d’un ovule fécondé ; femelle de l’espèce humaine ». Nous voilà une fois de plus réduites à nos ovaires ! Ne cherchez pas la moindre référence aux spermatozoïdes dans la définition de « homme » dans le même ouvrage. Pas d’égalité ici non plus entre homme et femme, puisque l’homme y est simplement défini comme « être humain mâle ». Le dictionnaire a 30 ans de plus que le vieux dico que ma mère adolescente utilisait en classe mais n’est pas plus révolutionnaire. Dans ce vieux livre aux pages jaunies, la définition suivante est donnée de la « femme » : « La compagne de l’homme ; celle qui est ou a été mariée ». Utérus ou alliance le choix est large … Comparez avec le Larousse qui définit la femme comme « l’individu de sexe féminin ».

Toujours dans la famille Robert, le dictionnaire des synonymes dans lequel je cherche ce que peut inspirer le mot « femme ». Pas grand chose semble-t-il, les seuls synonymes sont « dame » ou « demoiselle », ou font vite dans le registre vulgaire et argotique dans une longue liste de termes plus désolants les uns que les autres (je vous passe les « poufiasse », « poule » et autres « boudins »). Ils sont plus prolixes pour « homme » qui, sous l’alibi de la neutralité, accepte comme synonymes, entre autres, « créature intelligente », « individu », « âme », « personnage » et même tout simplement « quelqu’un ». Au moins c’est clair, la femme n’est qu’une poufiasse sans âme, sans intelligence, même pas un individu ou une personne. Cela fait des années qu’on s’indigne d’entendre cela dans la bouche des prêtres, idéologues d’extrême droite et autres, mais quand cela vient du dictionnaire même, personne ne proteste. Je me console avec surprise en jetant un coup d’oeil sur le dictionnaire des synonymes de mon logiciel word. Vive Microsoft (c’est bien rare que je dise cela !) pour qui je suis « héroïne  », « sirène », « déesse », « nymphe », « égérie », « Vénus », « muse » ou « madone » (cela compense le fait que le correcteur word ne reconnaisse pas la plupart des noms de métiers féminisés, tels que professeure ou auteure, pas plus que lesbophobe ou homophobe).

Je décide alors d’investiguer un dictionnaire plus spécialisé, où les réflexions et la science des auteurs doivent normalement dépasser le langage quotidien. Le Dictionnaire encyclopédique de théorie et de sociologie du droit (A.J. Arnaud (ed.), Paris, LGDJ, 1993) ne me rend pourtant pas de meilleure humeur : le terme « femme » reçoit une double définition : 1. Etre humain appartenant au sexe biologiquement conçu pour porter et mettre au monde les enfants ; 2. Epouse. On revient au mari et au bébé !

Un petit tour également par la Grammaire française impertinente. Bien sûr le propos cherche l’humour et le second degré, mais je ne vois rien de drôle dans les 5 ( !) pages qui expliquent la mise au genre féminin de certains noms par une déclinaison du même exemple sexiste. Cela donne : le démon a engrossé la démone ; le traître a engrossé la traîtresse ; le lépreux a engrossé la lépreuse ; et ainsi de suite jusqu’à ce que tous les noms féminins se trouvent enceintes. Vive l’impertinence !

Je commence sérieusement à désespérer lorsque j’ouvre le Dictionnaire des Expressions et Locutions (Alain Rey et Sophie Chantreau, Le Robert). De multiples expressions recourant à la « femme » y sont expliquées. Je vous laisse l’entièreté du passage car il nous faut bien cela après ce qui précède :
- « Cherchez la femme signifie qu’une femme est généralement à l’origine d’un événement dramatique ou criminel, qu’elle est l’inspiratrice cachée des acteurs masculins. Ce rôle occulte de la femme sert évidemment de soupape de sûreté dans un système où toute initiative est virile » ;
- « Ce que femme veut, Dieu le veut. Proverbe misogyne et galant [la galanterie ne se constituant que sur un fond d’inégalité des sexes] ; « Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie. Le thème de l’irresponsabilité féminine et de la folie de la confiance masculine implique évidemment une morale sociale où la liberté sexuelle est réservée aux hommes ».

Quel plaisir de mettre enfin les points sur les i du sexisme du langage ordinaire… Je me console un peu et songe à une autre belle surprise que la langue m’a réservée il y a quelques années. Dans les articles scientifiques américains, en tout cas dans le domaine juridique, le « he » ou « him » anglais n’est plus le bienvenu pour désigner une personne dont le sexe n’est pas autrement défini. « She » et « her » deviennent les pronoms du neutre. Lorsqu’on parle indifféremment d’un vendeur ou d’un utilisateur, les revues juridiques demandent à leurs auteurs de parler de femmes. La première fois que je suis tombée sur cet étrange retournement du neutre, j’étais surprise, presque inquiète d’un possible usage grammatical que je ne connaissais pas. Je me retrouvais avec une consommatrice, une informaticienne, une directrice de société, une entrepreneuse … Toutes ces femmes sortaient avec fierté de tous ces pronoms qui les désignaient, lassées de se cacher depuis tant d’années derrière ces pronoms masculins prétendument neutres.

Avec l’habitude, le recours à toutes ces femmes pour évoquer quelque situation que ce soit me fait sourire, me rassure et me renforce. Je me suis astreinte à la même discipline, bien que la langue française, si elle permet la même liberté, ne convertit pas si facilement les « il » en « elle ». A la lecture souvent, cela paraît sonner faux mais ce n’est qu’une question d’habitude. Une fois de plus, c’est à nous de jouer ! La langue n’est que ce qu’on en fait.

Language gives a sense to things, to the world. Language is however not neutral, but it is entranched with societal prejudices, it produces and reproduces them. Sexism has its evident place in both language and in the dictionaries that attempt to explain to use the « good usage » of language.

Taal schenkt betekenis aan de wereld en is allesbehalve neutraal. Uit taal en woordenboeken die een handleiding bieden voor het “correcte” gebruik van taal, blijkt vaak de neerslag en de bevestiging aan van seksisme.