> Les numéros > Scumgrrrls N° 4 - Automne / Fall 2003

Art’tits

Souvent oubliées des histoires officielles de l’art, les femmes, et particulièrement celles qui pratiquent un art féministe, sont passionnantes, révoltées et indispensables. Présenter le travail de toutes ces femmes ou toutes les oeuvres féministes de l’art du 20ème siècle est impossible. Mais voici déjà de quoi vous mettre l’eau à la bouche…

  • Claude Cahun

    (France, 1894), Claude Cahun, artiste unique et dérangeante, « soigneusement oubliée » de l’histoire de l’art, est aussi photographe, écrivaine, activiste politique et actrice. Elle fait exploser les stéréotypes de la « féminité » et préfigure les questionnements de la fin du xxème siècle. Ses autoportraits photographiques confondent les genres et les identités sexuelles. Lesbienne et juive dans un société patriarcale et antisémite, Claude Cahun « provoque ».

  • Jenny Holzer

    (USA, 1950) Jenny Holzer travaille avec le texte, des messages portant sur des sujets tels que le pouvoir, le sexe, la mort,l’aliénation de la femme. Enseigne lumineuse, tatou sur la peau, projection sur un édifice public… toujours une phrase concise. Souvent à l’aide d’aphorismes, elle pose sur le monde abstrait une phrase concrète, obsédante, qui le questionne et le pointe ou dévoile son absurdité.

  • Barbara Kruger

    (USA, 1945) Barbara Kruger met en présence langage écrit et images, codes de représentation des médias, slogans virulents, lieux communs, et autres poncifs qu’elle déjoue et détourne. Elle interroge les stéréotypes, les signes de l’aliénation. Ces oeuvres sont autant de formes de résistance au langage normatif phallocrate et sociétal.

  • Yoko Ono

    Tokyo 1933 Longtemps éclipsée par la célébrité de John Lennon et réduite, comme tant de femmes, au seul rôle de muse, il est temps de redécouvrir le travail de cette artiste majeure, conceptuelle et féministe, auteure d’événements et de performances qui explorent la façon dont le langage et les actions sont utilisés au niveau du genre et des différences ethniques.Dans sa performance « Cut Piece » , Yoko Ono invite les spectateurs à lui couper des bouts de vêtements, dévoilant peu à peu son corps. Elle se confronte ainsi à la soi-disant neutralité du spectateur-consommateur. Le spectateur est impliqué dans l’acte agressif de la mise à nu du corps de la femme, qui a depuis toujours servi de sujet « neutre » à l’art…

  • Cindy Sherman

    (New Jersey, 1954) Cindy Sherman dresse au travers de ses mises en scènes photographiques le catalogue des représentations de femmes à jamais inscrites dans notre imaginaire, de leur « incorporation  », de leur matérialisation. Ce sont tous des autoportraits, poses et déguisements successifs, panoplies souvent parodiques de la féminité.

  • VALIE EXPORT

    (Vienne, 1940) Artiste révolutionnaire ? Féministe provocatrice ? Terroriste du genre ? Résistante contre les systèmes d’oppression et l’ordre patriarcal ? Oui, tout à la fois ! VALIE EXPORT choisit son nom : elle se libère ainsi du « numéro d’immatriculation » d’un système qui est défini par le masculin. VALIE EXPORT se vend comme une vulgaire marchandise malmène les clichés publicitaires sur le corps de femmes. En 1968 à Munich,VALIE EXPORT s’affuble d’une perruque et encastre sa poitrine dans une boite noire percée d’un trou, elle invite les passants à y introduire leurs mains et à toucher ses seins nus. Mais elle parodie aussi les clichés issus de l’industrie de la mode et du cinéma : lors de son action « Genital Panic », en 1969, elle pénètre dans un cinéma, mitraillette à la main, son jeans est découpé et exhibe son sexe. La puissance de sa riposte au machisme ambiant est fascinante ! (Une très intéressante exposition lui est consacrée à Paris au CNP jusqu’au 12 décembre 2003.)

  • Martha Rosler

    (New York,1943) Ecrivaine, photographe, artiste créant des performances et des installations, elle est aussi une pionnière de l’art vidéo politisé. Son oeuvre offre une critique féministe de la société et des médias. Dans « Semiotics of the Kitchen » une vidéo où elle décline l’alphabet en se référant aux objets, la rage de la servitude domestique déborde tandis qu’elle les brandit de plus en plus violemment. C’est tout le contexte de la guerre du vietnam qu’elle fait entrer dans la cuisine avec « Red-stripe kitchen » un montage photo où une équipe de déminage s’affaire dans l’espace domestique. « Cargo Cult » est une métaphore de la pornographie, un collage qui montre des containers recouverts d’images de femmes en train d’être chargés sur un cargo. La femme est bien un produit de masse, non ?

  • Judy Chicago

    (Chicago, 1939) Avez-vous déjà songé que votre nom de jeune fille est celui du père et celui de femme mariée, celui d’un autre homme ? Comme VALIE EXPORT, Judy choisit le nom de Chicago pour y échapper. Artiste féministe clé de l’amérique des années 70-80. De Judy Chicago on connaît surtout « The Dinner Party », immense installation d’un banquet imaginaire de femmes artistes. A la place de chacune, leur nom brodé et une sculpture de vagin. Tout aussi intéressante est l’oeuvre intitulée « red flag », une photo où elle brise le tabou de la pureté féminine. Mais elle est aussi la fondatrice du 1er cours d’art féministe destiné aux femmes pour assurer leur place dans le monde de l’art. Elle est à l’origine de quelques performances marquantes : « cock and cunt play », une farce sur les rôles sexués traditionnels, et du célèbre « womanhouse project » : dans une maison abandonnée de Los Angeles,des artistes pointent les discriminations subies par les femmes dans la sphère domestique, pièce par pièce.

  • Lynda Benglis

    (Louisiane, 1941) Mais comme votre bite est longue, mademoiselle… Ses sculptures, photographies et vidéos explorent les relations de pouvoir sexuées. Lynda Benglis se met en scène arborant des stéréotypes sexuels (gender roles). Du « mâle macho » à la « femme soumise ».

  • Sue Williams

    (Chicago, 1954) Ses peintures qui traitent de la violence faite aux femmes sont de curieux mélanges de rage et d’humoir noir. A découvrir…

  • Sarah Lucas

    (Londres 1962) Sexisme et addiction. Ma première rencontre avec son travail fut un grand éclat de rire. Sa transformation d’une table ou d’un matelas en y ajoutant des objets ordinaires, une banane, des oranges par exemple, censés symboliser des organes sexuels, est jouissive. D’une simplicité déroutante. (une salle lui est consacrée à la prestigieuse Tate Gallery de Londres)

  • Sanja Ivekovic

    (Croatie) Sanja Ivekovic est peu connue et pourtant elle a développé depuis les années 70 une oeuvre tout à fait primordiale, d’une diversité étonnante (vidéo,collages, performances, installations, etc) toujours axée autour des problématiques féministes et politiques. Elle se confronte, souvent en se mettant en jeu elle-même, à des thèmes tels que les violences infligées aux femmes, les stéréotypes issus de la société patriarcale, les politiques du corps,les politiques du « privé » et l’idéologie du champ public. Beaucoup de travaux dénoncent aussi la représentation médiatique ou publicitaire du corps des femmes.

  • Adrian Piper

    (New york ,1948) Artiste et philosophe « noire » américaine. Elle se confronte à des questions de race, de genre et d’identité sociale. Pour sa performance « the Mythical Being », Piper parodie un homme-androgyne-de race indéterminée-prolétaire-du tiers monde-ouvertement macho… en s’affublant d’une perruque afro, d’une grosse moustache et de lunettes solaires.

  • Catherine Opie

    (Californie, 1961) Photographe, elle travaille surtout le portrait et les identités sexuelles. Drag king ou confusion des genres, Judith Halberstam y a vu un piège parce que les images d’Opie sont souvent au-delà des frontières du genre.

  • Elke Krystufek

    (Vienne, 1970) Artiste viennoise, a ouvert un vernissage à la KUNSTHALLE de Vienne en 1994, en se masturbant (à la main, au gode puis au vibro) devant les invités. Puis dans l’espace d’exposition qui recréait une salle de bain et d’autres espaces intimes elle prit un bain pour se relaxer. L’artiste explore les relations entre le regard masculin et le plaisir de l’auto-érotisme, de l’émancipation féministe et du corps de la femme. Projette l’espace privé dans l’espace public. Instrumentalise le regard voyeur et en retourne le pouvoir offensif.

  • Eija Liisa Ahtila

    (Finlande, 1959) Dans « if 6 was 9 » des adolescentes parlent de leurs premières expériences sexuelles. Dans d’autres installations vidéo, l’artiste finlandaise interroge la représentation des femmes ou la femme en tant qu’autre. Ailleurs c’est le rapport à la fiction qui est au centre de son oeuvre passionante, terriblement complexe et d’une maîtrise étonnante.

  • Zoe Leonard

    (New York, 1961) Difficile de séparer son travail d’artiste de ses projets activistes (Act Up, Women’s Action Coalition) . En 1992 dans une gallerie d’art classique allemande elle met en place une oeuvre provoquante. Elle enlève tous les portraits d’hommes et de paysages, tandis qu’elle laisse accrochées les peintures dont les femmes sont le sujet principal. Sur les emplacements laissés libres elle accroche des photos de sexes de femmes. « Nous les femmes sommes sur-représentées en tant qu’objets, mais sousreprésentées en tant que productrices. Et notre sexe est sur-représenté comme quelque chose à regarder et sous-représenté comme quelque chose que nous vivons. »

  • Pipilotti Rist

    (Suisse, 1962) Pipilotti Rist, ex membre des reines prochaines, se livre à une exploration complexe de l’identité fémine contemporaine et de son pouvoir, avec une bonne dose de culture pop, d’humour débridé et de poésie absurde. Jubilatoire !

  • Rachel Whiteread

    (Londres, 1963) Une artiste passionnante qui moule l’espace intérieur des maisons, telle cette maison d’un faubourg de Londres dont la façade détruite ne laissait plus au regard que la masse de l’intérieur. L’objet de son travail est la mise en valeur de ce contenu, de ce vide. Le lieu de la domesticité devient extérieur, espace public ouvert au monde, ou masse dense impénétrable et exposée… Qui moule quoi ?

  • Ghada Amer

    (Egypte, 1963) Le monde de l’art ne s’intéresse pas souvent aux artistes non occidentales, encore moins aux femmes d’origine musulmane. Ghada Amer, est une de ces femmes qui explore dans son oeuvre la représentation de la femme dans le monde arabe, sa sexualité réprimée et réprouvée. Ses dessins érotiques, presque pornographiques de femmes dans la sexualité, faits de fils, comme un rappel de l’excision.

  • Shirin Neshat

    (Iran, 1957) Shirin Neshat est une autre femme musulmane qui travaille sur l’exil, la représentation des femmes et leur rôle dans la société et la culture iranienne. Elle photographie des femmes iraniennes dont les mains ou le visage sont couverts d’oeuvres littéraires écrites par des femmes, dont les bijoux sont en réalité des revolvers. Des femmes opprimées par une culture patriarcale qui résistent à cette culture au moyen de fusils et de leur propre littérature.

  • Kara Walker

    (Californie, 1969) Ses découpages et assemblages de silhouettes stéréotypées explorent les identités façonnées par le colonialisme et l’esclavage. Dans ses scénettes parodiques elle représente le traitement humiliant des esclaves et plus particulièrement les attaques sexistes réservées aux femmes.

LIVRES D’ART & FEMMES • Femmes Artistes (ed.taschen) Une encyclopédie assez subjective, mais rassemblant les principales artistes. Agréable,clair et bien documenté. A lire dans le désordre. • The Power of Feminist Art (ed.abrams) Assez politique et très intéressant, ce livre suit de manière plus linéaire le développement d’un art féministe américain, son histoire et son impact. En anglais. • Art and Feminism (ed.phaidon) Compter 100€ la brique. Rempli de textes militants, philosophiques. Un livre passionnant, très complexe et assez subjectif qui reprend les artistes par rapport à une oeuvre (un raccourci qu’on regrettera parfois).