> Les numéros > Scumgrrrls N° 17 - Printemps / Spring 2010

Le féminisme est-il soluble dans la maternité ?

Tout a commencé par des discussions au sein du comité de rédaction du Scum Grrrls, discussions qui cherchaient à replacer la maternité, et parfois aussi notre maternité personnelle, dans un projet féministe. Nous nous sentions un peu à l’étroit dans ce que le féminisme avait fait de la question de la maternité.

Une majorité de féministes a dénoncé la construction d’un système patriarcal réduisant les femmes à leur état potentiel de mères et érigeant une mystique de la maternité fonctionnant comme une oppression. Une réflexion plus essentialiste au sein du féminisme s’est attachée au contraire à réinvestir la maternité comme une voie de libération, l’enfantement, l’accouchement et l’allaitement étant une consécration de la nature irréductible des femmes, une expérience unique et une source de pouvoir.

La maternité comme institution imposée aux femmes ne peut être niée. En 1975, dans son livre Of Woman Born (sous-titré Motherhood as Experience and Institution), Adrienne Rich a décrit comment l’organisation de la maternité a créé le schisme entre la vie publique et la vie privée, réservant la première aux hommes, comment elle a aliéné le corps des femmes en les en rendant prisonnières, notamment par une technologisation de la grossesse et de l’accouchement dominée par les hommes. Elle y raconte aussi combien la maternité fut naturalisée, essentialisée, et l’amour maternel imposé comme une évidence inconditionnelle. L’argument de l’instinct maternel a très vite justifié par exemple que l’éducation des enfants soit réservée aux femmes, ce qui a permis de les écarter du monde du travail, de les confiner à la sphère domestique, ainsi que de leur attribuer les professions du care, généralement moins valorisées et précaires. Les femmes ont de la sorte été conditionnées à se mettre au service des autres.

D’ailleurs, le mot même de "maternité" ou de "materner" est immédiatement compris comme une pratique de dévouement, sens que l’on ne retrouve pas dans le mot "paternité", qui renvoie davantage au lien de filiation, à une possession. On a la paternité d’un enfant, d’un projet, d’une création. On n’a de maternité de personne, ni de rien, la maternité est un état, une qualité… Pour que le mot paternité réfère aux soins que prodigue un père à son enfant, il a fallu qu’elle soit qualifié de nouvelle, les "nouveaux pères" tentant de partager le rôle traditionnellement dévolu aux mères.

Adrienne Rich expliquait également comment la prétendue nature féminine maternante est un formidable outil de culpabilisation : seront coupables, voire anormales, celles qui “n’y arrivent pas”, celles qui cèdent à l’énervement contre leur enfant, celles qui parfois n’en peuvent plus. L’image de la “mauvaise mère” accompagne inéluctablement le cliché de l’instinct maternel, en est l’épée de Damoclès perpétuelle. Elle permet aux médias de se déchainer contre les mères infanticides, dénoncées comme ayant commis le crime le plus odieux, quand le meurtre d’enfants par leur père n’est encore souvent qualifié que de "tragédie".

Cette conception de la maternité comme un outil d’oppression des femmes rend difficile le développement d’une pensée féministe DANS la maternité, et non CONTRE la maternité, comme si se penser en tant que mère était étranger à l’identité politique féministe, comme si le-personnel-est-politique s’arrêtait à la chambre des enfants, dernier sacrosaint lieu domestique apolitique.

Vouloir des enfants sans renoncer pour autant à une carrière, reste suspect : il faudra bien choisir, nous dit-on, entre vie de femme et vie professionnelle… et on nous suggère avec force que l’émancipation ne se trouve que dans la seconde et que le choix d’être mère sera incontestablement un renoncement. Avoir des enfants en tant que lesbienne féministe suscite tout autant des questions : alors qu’on a en partie échappé à l’hétéropatriarcat, pourquoi vouloir y retomber par le biais de la famille et de la maternité ? On se sent accusées de céder au discours normalisateur, de rejoindre l’ennemi, d’abandonner sa conscience politique sur l’autel de la famille patriarcale.

Développer la maternité comme un projet politique, l’extraire de la sphère privée, sans tomber dans l’essentialisme et le naturel féminin, n’est donc pas facile. Il ne fait pas bon par exemple s’interroger sur une valorisation du soin maternel, sous peine d’être taxée de favoriser les salaires maternels proposés par la droite, ni de réclamer plus de congés parentaux ou d’allaitement, sans parler d’horaires de travail aménagés, sous peine d’être considérée comme voulant renoncer à l’émancipation des femmes par le travail...

Adrienne Rich, dans le même livre, distinguait le “motherhood”, ou maternité, du “mothering”, qu’on peut essayer de traduire par maternage. Si la première était analysée comme une institution qui vise à assurer que le potentiel des femmes à enfanter et à élever des enfants reste sous contrôle masculin, le mothering est le pouvoir que les mères trouvent dans la relation qu’elles établissent à leurs enfants, dont elles peuvent faire une expérience féministe d’émancipation. Elle n’a toutefois pas vraiment développé ce concept de maternage. Un ouvrage collectif récent (A. Reilly (ed.) Feminist Mothering, 2008), reprenant la distinction de Rich, tente de préciser en quoi le mothering peut être un lieu de changement politique, un retournement du motherhood patriarcal. Les auteures de ces textes insistent cependant sur la dérive qui consisterait à n’investir que le maternage en le confinant à la sphère privée. Elever ses enfants d’une manière non sexiste, combiner l’éducation des enfants avec une vie professionnelle, impliquer son partenaire masculin dans le soin aux enfants, sont certes nécessaires, mais un véritable projet politique doit pouvoir émaner d’une expérience de la maternité, notamment en estimant que le maternage même accompli dans la sphère privée est profondément politique et social.

Notre expérience partagée de la maternité peut notamment inspirer des revendications pour un changement de société, dans lequel l’éducation des enfants ne serait plus vue comme une affaire personnelle dévolue aux femmes, mais comme une responsabilité collective dans laquelle la société devrait investir davantage, que ce soit par l’organisation d’un système effectif de crèches, par l’augmentation du financement de l’éducation et par une réflexion sur nos rythmes et conceptions du travail. Ainsi, l’implication des pères dans le soin aux enfants pourrait dépasser le seul cadre familial et s’affirmer réellement dans la vie publique. Comme beaucoup de combats féministes, c’est le partage des expériences des femmes (ici de la maternité ou de la parentalité) qui suscite l’action politique. « A combien sommes-nous pour faire des enfants ? » disait l’une d’entre nous… ce qui est une question moins anodine qu’elle ne le parait.

EN

Motherhood as an institution of male control and oppression is a wellknown feminist theory. Maternal instinct has been the theory that justified that caring for children was women’s responsibility. Some feminists however have tried to transform motherhood into mothering, a real political project based on the experience of mothers. How can such a feminist issue become a tool of personal and political liberation and at the same time not be part of the institution ?

NL

Het moederschap als instelling (motherhood), onderworpen aan de mannelijke controle, als plaats van verdrukking is goed gekend in feministische theorieën. Het soort moederschap dat een kloof sloeg tussen publiek en privé leven en de vrouw opsloot in de privé sfeer. Het argument van het moederinstinct rechtvaardigde dat de opvoeding toevertrouwd werd aan de vrouwen, net zoals alle zorgtaken binnen de maatschappij. Andere feministen daarentegen hebben gepoogd van het moederschap een echt politiek project te maken, gebaseerd op de ervaring van moeders (mothering). Hoe kunnen we zo’n feministisch moederschapsproject ontwikkelen, dat tot persoonlijke en politieke emancipatie kan leiden, zonder daarom te aanvaarden dat het moederschap als instelling onveranderd blijft ?