> Les numéros > Scumgrrrls N°16 - Automne / Fall 2009

La table de transmission

L’aventure ScumGrrrls est assez simple. C’était il y a huit ans. Des envies et des énergies à concentrer dans des perspectives féministes. On a voulu tenter un truc fun, pop, rigolo et pointu. On voulait investir un terrain où le manque était cruel, celui du papier, alors que tout se développait autour des zines électro niques. On a écrit, on a maquetté, on s’est lancées. Depuis, nous n’avons jamais sérieuse ment pensé à nous arrêter parce ce qui s’est développé, par et au travers de l’expérience du magazine, nous tient à coeur plus que tout : une expérience collective.

Au fur et à mesure qu’on fabriquait les numéros, qu’on rédigeait des éditos et qu’on s’étrippait sur des questions de contenus ou de détails, on a réussi à se fabriquer une identité à laquelle on a fini, individuellement, par res sembler. Dans le genre du tout qui est plus que la somme de ses parties, on s’est soudées, pas seulement pour le meilleur mais on a réussi à éviter le pire.

En 16 numéros, des couples, stables et brisés, des enfants et des pertes, des voyages… un grand tout partagé. Les réunions Scum sont devenues des lieux d’échanges, avec la table en plein centre. Entre des perspectives appli quées, et un féminisme thématique, la vie normale a envahi ce Comité de rédaction.

Non, on n’est pas en train de vous réécrire une sixième saison de L-Word ! On n’est pas si friquées ni habillées comme des lampadaires. On est juste comme vous et moi. Juste des gens qui font des trucs ensemble, et c’est loin d’être la fusion. Toutes différentes, chacune avec ses manies et ses manières d’opérer… Chaque sa tâche, sans qu’aucune attribution n’ait jamais été attribuée… Serait-ce cela un des principes essentiel des groupes qui fonctionnent sans hiérarchie ? Agir par désir et par nécessité, se mettre là où le manque est à combler quitte à laisser des abysses, et peu s’en soucier. Depuis un bon moment maintenant, on s’est donné comme principe de démarrer sur un thème qui va dynamiser et teinter le numéro à construire (patriarcat, cinéma, nature versus technologie, musique, utopie…) vous les connaissez. Cette fois, on n’y a pas échappé, on a choisi la Crise. Quelle mouche nous a piquées ? Quel rapport entre la (les) crise(s) et le(s) féminisme(s) ?

Perso, ça fait des mois que je planche sur l’écri ture de mon article, et ça fait des mois que ça ne sort pas… chaque fois que je m’y mets, j’attaque correct et puis je cale sur le même motif : comment raccorder mon début d’idée avec quelque chose qui aurait le moindre inté rêt féministe, sans que ça ne sente le forceps à plein nez ? Le pire c’est qu’on boucle et que la crise semble s’être étendue à pas mal d’entre- nous… Si tant est qu’on est bien tentées de faire gober qu’une page blanche serait l’expres sion parfaite du ressenti général ? Tu parles d’une illu… ça passerait mal pour celles et ceux qui déboursent leurs 5 Euros pour nous lire… Retourne à l’ordi et cherche !

Tout d’un coup, révélation : Au Festival Elles Tournent, discussion entre Nadine Plateau et Véronique Danneels. Cette dernière a toujours le don de la phrase lumière, celle qui ré-éclaire totalement la scène et lui donne une architec ture entièrement nouvelle… Ne la voilà-t-elle pas en train de nous raconter que le féminisme se construit par transmission, par échanges de savoirs et de pratiques… La contamination féministe est transversale et se fait par des actes quotidiens… la passation n’est jamais basée sur la rupture.En quelques mots, là voilà qui décrit l’exacte situation d’anti-crise. La(es) crise(s) que nous vivons aujourd’hui (financière, politique etc. est/sont les endroits attaqués et dénoncés depuis toujours par le(s) féminisme(s). Alors quoi ? Il faudrait tout d’un coup, parce que c’est l’Heure de la crise, s’émouvoir de ce dont on s’est toujours ému ?

Si tous ces endroits explosent aujourd’hui, ce sont les systèmes qui les ont produits qui sont à remettre en question. Et c’est précisément ce qu’a fait et continue de faire le féminisme…

La(es) crise(s) offre(nt) un magnifique prétexte à la société marchande pour essayer réduire les avancées féministes à rien, ou presque : défends ton pouvoir d’achat si durement acquis ! Travaille plus si tu ne veux pas creuser encore le fossé entre les classes sociales ! C’est vrai que la crise n’est pas la même pour tout le monde, de même qu’on ne naît pas tous libres et égaux… On a déjà tout reproché au féminis me : de n’être qu’une question bourgeoise, portée par de riches épouses qui oeuvrent indi rectement pour le Grand Capital. Ce sont elles qui ont voulu pour se libérer, asservir d’autres femmes, forcément prolétaires ou migrantes… Alors qu’elles ne se plaignent ni de la double contrainte, ni du reste.

Les femmes en prennent plein leur grade, Crise(s) aidant, on les instrumentalise et on parle en leur nom.

Je fulmine quand on brandit ce fameux « panier de la menagère » dont on ré-entend parler comme d’une maladie éradiquée qui ressurgit des ténèbres, quand on vous brandit ce « super panier » comme une menace pour votre liberté individuelle, alors qu’on devrait plutôt se pencher sur la question du « consommer moins… »… Oui, je me hérisse, et me mets de plus en plus à ressembler à ces vieilles féminis tes, que non seulement je deviens, mais que j’admire sans réserve… Mais le panier de ma soeur-ménagère n’est qu’un détail.

Je comprends maintenant pourquoi j’ai tant de mal à rattacher mes chevaux et mes idées dans mes tentatives successives d’écriture : c’est que la crise n’est PAS féministe et ne pourra jamais l’être. Bien sûr que des féministes ont rompu avec des mouvements ou explosé entre elles, mais le féminisme est devenu mouvant et mul tiple. En tant qu’entité il a disparu, il a muté, comme un super virus. Il a essaimé et s’est inséré à des endroits inattendus, inespérés auparavant. Il est en passe de devenir une évi dence, pour qui du moins à l’intelligence de ne pas le percevoir comme figé.

Ces crises arrivent peut-être à un bon mo ment, pour refuser en bloc les inepties produi tes par un système agonisant, que les féminis tes ont sans relâche pointé du doigt.

Tout d’un coup, c’est comme si l’évidence devenait plus évidente, non pour une entité identifiable mais pour des nombres d’entités aux contours indéterminés…

Au Comité de rédaction du Scum, on est de toutes générations, origines et formations confondues. Le partage et les discussions sont souvent plus importants que nos productions. Nous nous réunissons autour de ces tables, apportant toujours nos paniers remplis de déli ces. Nous ne composons jamais les repas mais ils se font. Puis on écrit. Une façon de vivre le quotidien d’un féminisme indéterminé auquel nous croyons ! Oui.

EN

Starting to have a crisis against ’the crisis’, it felt like a dead-end in terms of thinking and writing for this dossier. But after tur ning the matter in all directions and angles, it felt obvious that the crisis/crises are not feminist in essence. A long, short story where in the end, in which we are doing/managing quite Ok.

NL

We liggen in crisis met de crisis, en daarmee ook met ons crisis dossier.We lopen vast, in schrijven en denken. Maar hoe we ook draaien of keren, één conclusie dringt zich op : een crisis kan in geen geval feministisch zijn. Of om een lang verhaal kort te maken : uiteindelijk komen we nog niet zo slecht uit de strijd.