> Les numéros > Scumgrrrls N° 9 - Printemps / Spring 2006

Le corps ou comment s’en débarrasser

by The NL

L’enterrer dans une forêt, un jardin, sous un tas de fumier Le dissimuler dans un bâtiment en ruine ou en travaux, une cave ou un garage Essayer de le brûler dans la chaudière, ou bien de le dissoudre dans un bain d’acide Le manger Le jeter dans un fleuve Voire le laisser dans une malle, au milieu du salon, sous les yeux des invités

Les romans policiers et la vie des serial killers sont emplis des différentes manières, plus ou moins créatives, de se débarrasser d’un corps. Mais quoi qu’aient pu en penser les partisans du feu ou du bain d’acide, ce n’est pas si simple : dans la vie comme dans les polars, il reste aux enquêteurs des dents, des morceaux d’os, des traces d’ADN… Le corps humain est lourd, peu maniable, étonnamment solide…

Est-ce que je généralise si je dis que chacune a cherché, à un moment ou à un autre, à se débarrasser de son corps ? Avec autant de variantes et de créativité pour dissoudre sa propre masse corporelle que nos amis meurtriers... Le maîtriser totalement par le sport, l’objectiver en le soignant, le cacher, le plus possible, sous les vêtements, le rendre difforme, ou transparent… S’absorber dans le dégoût de sa propre chair (l’anorexie, le jeûne). La solution la plus sophistiquée, c’est évidemment la totale séparation entre l’âme et le corps, ou la mécanisation parfaite des fonctions corporelles : les cyborgs ou, variante moins technophile, la chirurgie esthétique. Le plus souvent, on souhaite cette disparition à l’adolescence au moment où le corps justement nous échappe, se transforme, devient adulte, sexué, étranger.

Pour moi, le jugement des autres sur leur corps est une surprise permanente : les presque maigres se trouvent trop grosses, se répandent sur leur mauvaise graisse, nos seins, quelle que soit leur taille, sont toujours trop petits ou trop gros, les maigres constatent que les garçons, en fait, préfèrent les rondes, et celles qui, par miracle, ont des fesses de la bonne taille déplorent qu’elles soient molles. Des fois, c’est à la limite du cubisme : cette description de leur corps, qui met au premier plan le cul (qu’on ne regarde pas sinon) les boutons (on se promène rarement avec sa loupe à point noir quand on va voir des copines) la fatale cellulite (et merci encore aux publicités pour améliorer notre image de nous-même)… est une vision décomposée, décalée de ce qui nous apparaît… une vision du corps et de ses organes comme des pièces à remplacer. Imaginez collées bout à bout, photographiées en gros plan, les différentes et imparfaites parties de votre corps… le bain d’acide, effectivement, est une bonne solution ?

Mais de l’extérieur, ce que l’on voit quand on voit quelqu’un, ce n’est pas ça. Le corps des autres, c’est le lieu du lien entre soi et l’autre, une inscription dans le temps et dans l’espace, dont on finit par ne plus distinguer que les changements : les cheveux qui poussent sans qu’on s’en aperçoive avant le brutal changement de retour du coiffeur, la bonne mine, qui les rend presque étrangères après les vacances, ou l’air fatigué, qui fait peine, même les odeurs communes après le basket : ce sont elles, c’est familier, c’est la preuve physique de leur existence, de leur particularité… Et puis c’est le corps en mouvement qu’on distingue (les gestes, les intonations, les tics) et pas des morceaux de chair immobiles, objectifs. A part pour des gens sympathiques comme John Haigh (spécialité de dissolution du corps de ses victimes dans l’acide), c’est surtout son corps à soi qui dégoûte, et qu’on cherche à dissoudre.

Ceci dit, quand on lit des textes de femmes de plus de 50 ans sur leur corps, il semble que, comme pour les serial killers, notre meilleur allié soit le temps, et l’habitude d’avec notre propre chair : peut être parce qu’on finit par renoncer à le changer, peut-être parce que contrainte / forcée, on renonce au parfait de la jeunesse, ou bien peut-être parce que le regard social est moins contraignant… En tout cas, à un moment donné, on aime ce qui nous reste, qui n’est pas encore abimé, de nous-même… Le poids infini d’insatisfaction de notre corps se dissout dans les petites misères et les douleurs acides...

FR

Normally it is serial killers that try to develop ways by which to get rid of a body ; they use acid, fire or other more creative methods. However, aren’t we also trying to get rid of our bodies ? We dissect our own bodies and scrutinize every inch of them, as opposed to what we do with other peoples‚ bodies, those we view as a whole, as mobile and active, and as so much more normal than our own bodies

NL

Gewoonlijk zijn het serial killers die proberen van een lichaam af te raken, via zuren, verbranding of andere creatieve oplossingen... Maar is het ook niet iets dat we wel eens met het eigen lichaam zouden willen doen ? Dat lichaam dat we zo nauwgezet in de gaten houden, dat we proberen te plooien naar normen en te verbergen, dat we alleen maar kunnen zien als afzonderlijke delen, terwijl het lichaam van anderen, mobiel en actief, ons zoveel normaler voorkomt.