> Les numéros > Scumgrrrls N° 14 - Automne / Fall 2008

Qui a peur du grand méchant genre

by A. S

Le genre est un champ de bataille, mais quelles sont les forces en présence ? Pas toujours celles qu’on croit… Au sein même des forces de « l’alliance », des frontières gardées se sont établies. Gêne, malaise, envie de changer de sujet, l’évocation de la transsexualité Female to Male ou FtoM1, de la butchitude, ou de la masculinité performative entraîne un malaise à la fois dans la communauté lesbienne et chez les féministes.

Ce malaise qui ne s’affiche pas au grand jour (sur la scène publique), n’en est pas moins visible au sein de groupes plus réduits, bande de copines lesbiennes, associations de femmes, groupes de travail féministes, etc.

Cette peur, cet inconfort, ce rejet qui porte à la fois sur l’évocation de ces sujets et sur les individus euxmêmes, peut aller loin. Les excommunications de trans, considérés comme des traîtres, passés à l’ennemi, ne sont pas rares chez les lesbiennes. Certaines féministes voient également les trans FtoM d’un mauvais oeil, comme une fuite vers le genre « privilégié ». Elles rejettent ce choix assuré du sexe masculin, considéré comme l’oppresseur, au détriment d’une valorisation de la femme et de la féminité.

Au fil du temps on a connu maints phénomènes de rejet des butch, ou femmes adoptant l’apparence masculine, par la communauté lesbienne. Ces dernières années, où il est bien vu pour les filles qui veulent plaire d’arborer des tenues très L-word, un nouveau rejet de la masculinité performative s’est fait sentir. On n’en est plus au lipstick des années 90, mais on est, encore, dans une essentialité de la « femme ». Or qu’y a-t-il de plus ennuyeux et réactionnaire que les panoplies vestimentaires (identitaires ?) de Bette et d’Alice ?

Trop butch pour moi

Ce rejet de la masculinité comporte plusieurs paradoxes. L’identité lesbienne a toujours utilisé et s’est construite dans la performativité de la masculinité. Les garçonnes, les butch, les kings ne sont que quelques exemples des identités qui ont jalonné l’histoire de la visibilité lesbienne, elles sont autant de rituels identitaires, de stratégies sociales et politiques pour vivre dans le contexte socio-historique de ces différentes époques, mais elles sont aussi invention, parodie, créativité, liberté... L’identité de genre a toujours été fluctuante, elle a son histoire mais elle est aussi soumise aux modes, associée à des contextes toujours changeants. Garçonne, puis Butch, puis tranny, puis tranny boys, puis trans boy etc… n’en sont que quelques exemples, pas forcément inscrits dans un continuum.

Quant au féminisme, il a été le précurseur d’une déconstruction du genre. Il aurait beau jeu aujourd’hui de renier un de ses enfants.

Autre paradoxe : les butch font moins peur chez les féministes et les trans chez les lesbiennes… L’identité butch remettrait-elle plus en cause l’identité actuelle lesbienne, et le trans FtoM celle des féministes ? Paradoxalement la transsexualité est à la fois hyper populaire auprès des lesbiennes (les garçons plaisent) et rejetée avec force par la communauté lesbienne (ils déplaisent), qui y voit une menace. Un groupe est par essence soudé, assimilatoire, celui qui s’en démarque, entraîne un rejet parfois violent, souvent douloureux. Mais c’est aussi la volonté apolitique de ces groupes qui se trouve malmenée par ces trans/gressions, cet « embodiment » qui se situe entre identité sexuelle et identité de genre.

Certains cercles féministes flirtent avec les expériences drag kings, d’autres les rejettent avec incompréhension, se coller des moustaches, voilà bien un combat, une entreprise dérisoire ! (bien que les drag kings, qui ont un aspect de performativité évident, effraient bien moins que les butch ou les trans…)

Réaction d’un féminisme de l’arrière garde ? D’une autre génération ? Pas uniquement… Parmi les arguments de rejet de la masculinité (performative) chez les féministes de toute génération on trouve, pêle-mêle : la crainte que la technologie de la transsexualité soit une réponse facile et artificielle à des problèmes d’identité de genre chez les jeunes femmes ou lesbiennes, la disparition de l’identité butch au profit de l’identité transsexuelle, la méfiance vis à vis du phénomène culturel que serait la transsexualité, la survalorisation de la masculinité et des attributs associés à la virilité, la performativité de la masculinité au sein du groupe, l’idée que pour faire du féminisme il faut éviter de disperser ses forces, qu’il faut se concentrer sur le féminin, son propre sexe, se replier sur soi.

Le groupe délie les peurs

Ce sentiment d’inconfort voire de rejet chez les féministes n’est-il pas un vestige du féminisme dominant des années 70, où certains comportements étaient déclarés « hors la loi », écar tés car jugés mettre en péril la crédibilité du groupe, des revendications ? Tout groupe, toute communauté, crée de l’exclusion, c’est un fait connu. Quand la lutte d’un groupe militant « s’installe », apparaissent des velléités de « crédibilité  » et donc de respectabilité, voici toujours venir le temps de la chasse aux sorcières. C’est comme cela que l’on chassa les lesbiennes du mouvement féministe dans les années 70… C’est pour les mêmes raisons (devrait-on dire ignorance ?) que les folles et garçons efféminés sont à présent rejetés par le monde gay… où il faut du poil, du vrai.

Ce phénomène peut paraître plus « logique » dans des cercles lesbiens sans prétention politique ou associative, puisque ces groupes se retrouvent autour d’une identité seulement, il est moins compréhensible de la part de groupes qui se créent autour de combats, de revendications, ou de stratégies de visibilité.

Expériences d’indentification croisées

Vu le contexte socio-historique actuel il est encore pratique de passer par les termes identificatoires bateau, « butch », « trans », « FtoM », mais on regrettera que les communautés lesbiennes et féministes ne puissent pas voir au delà de ces appellations contrôlées. Qui a dit que se faire pousser une moustache était masculin, qui a dit que vouloir se départir de ses seins c’était obligatoirement vouloir devenir un homme ? La binarisation et l’essentialisme c’est drôlement limitant. Le combat féministe doit se situer ailleurs, au delà de ces frontières…

Avec la nouvelle génération semble arriver une détente de ces frontières gardées, un relâchement des tensions identitaires, une fluidité salutaire. Le nombre toujours croissant et la visibilité de plus en plus forte des personnes transsexuelles FtoM dans les communautés queer urbaines annonce les prémisses d’une redistribution et une remise en question des catégories de genres.

J’aime assez l’idée de genres fluides, mais j’aime aussi que l’on puisse nommer les choses dans un premier temps, cela me parait indispensable tant que lutter est nécessaire… Il faut pouvoir jongler aussi avec les genres, en jouer, se coller une identité pour mieux s’en recoller une autre, etc… Se nommer, loin de l’essentialisme, doit être en/un devenir, faire partie d’un mouvement de résistance, pas une fin en soi, une chose figée.

A l’instar du Dr Magnus Hirschfeld qui recensa, suite à ses travaux dans les années 1920, plus de 20 000 genres différents. Voici des millions de genres, de personnalités performatives pour des millions de déclinaisons identitaires, de personnalités et de performativités. Vive l’invasion !

A lire
- “Consuming the Living, Dis(re)membering the Dead in the Butch/FTM Borderlands.” de Hale, Jacob. GLQ : A Journal of Lesbian and Gay Studies 4 (1998) : 311-328.
- « Odd Girls and Twilight Lovers » de Lillian Faderman, Penguin
- « Female Masculinity » de Judith Halberstam, Duke University Press
- « Second skins the body narratives of transexuality » de Jay Prosser, Columbia University Press 1 Cette appellation FtoM ne préjuge pas des différentes appellations utilisées par les principaux acteurs concernés, qui refusent parfois cette étiquette très essentialiste

EN

Gender is a battlefield, but what are the adversaries ? Not always where you might think… Guarded frontiers have been established. Embarrassment, confusion, wanting to escape the subject, to speak of Female to Male transsexuality, of butches, or of performative masculinity creates an unease amongst groups of women in the lesbian and the feminist community.

NL

Gender is een slagveld, maar wie zijn er elkaars tegenstanders ? Misschien niet diegenen die je dacht... Goed bewaakte grenzen zijn getrokken. Schaamte, verwarring, de neiging om het onderwerp te vermijden, om over vrouw-tot-man transexualiteit, over butches, of over perfor matieve mannelijkheid te spreken... het zorgt voor ongemakkelijke situaties tussen groepen vrouwen in de lesbische en feministische gemeenschap.