> Les numéros > Scumgrrrls N° 14 - Automne / Fall 2008

ANTIsexisme et...

D’un voyage en plusieurs étapes sur les terres du black feminism et de la théorie féministe, je reviens avec un petit concept : intersectionnalité, tel est son nom.

Accident de roulage à un carrefour : une intersection

A la fin des années 80, Kimberlé Williams Crenshaw, professeure de droit, forge ce concept d’intersectionnalité pour rendre compte de la façon dont plusieurs types de discrimination interagissent dans la vie des femmes noires. Par exemple, un juge considéra qu’un licenciement de femmes noires n’était pas le fruit d’une discrimination, ni sexiste, puisque des femmes blanches n’avaient pas été licenciées, ni raciale, puisque des hommes noirs n’avaient pas non plus été licenciés. Pourtant le fait que ces femmes noires aient été les dernières à avoir été embauchées, raison invoquée pour leur licenciement, était le résultat de diverses discriminations qui restaient inaudibles pour le concept légal utilisé aux États-Unis où deux catégories étanches étaient reconnues : les discriminations exercées contre les femmes, en raison de leur ‘sexe’ OU BIEN celles exercées contre les populations non blanches, en raison de leur ‘race’.

Crenshaw utilisa alors l’image du carrefour, littéralement entendu comme l’intersection entre plusieurs routes. Elle imagine que des femmes noires y subissent un accident. « De façon similaire, si une femme noire est blessée parce qu’elle se trouve à une intersection, son dommage peut résulter d’une discrimination sexiste ou raciste (…) Mais il n’est pas toujours facile de reconstruire un accident. Parfois les marques de freinage et les blessures indiquent simplement qu’ils se sont produits simultanément » (Kimberlé W. Crenshaw). Dans ces cas où les catégories existantes de discriminations ne peuvent être utilisées, le risque est alors grand que le dommage ne puisse être pris en compte, ni la victime protégée.

Dans les mouvements féministes américains, dit-elle, le risque est tout aussi grand que certaines d’entre nous, et surtout les plus vulnérables, ne puissent trouver protection dans les luttes antisexistes, nimême dans les luttes antiracistes, ce dont témoignent de nombreuses femmes noires de façon insistante depuis les années 70.

Black feminism

Le livre percutant Black Women’s Manifesto est publié en 1970 par le collectif Third World Women’s Alliance. Le nom de ce collectif donne la couleur : composé de féministes ‘chicanas’, ‘natives américaines’, ‘sinoaméricaines’, ou du ‘Tiers monde’, en d’autres mots, des femmes entrant dans la catégorie de ‘colored women’, son objectif dépasse une revendication identitaire pour les « noires ». Dès lors, « par Black feminism, il ne faut pas entendre les féministes ‘noires’, mais un courant de pensée politique qui, au sein du féminisme, a défini la domination de genre, sans jamais l’isoler des autres rapports de pouvoir, à commencer par le racisme ou les rapports de classe » (Elsa Dorlin). C’est cette caractéristique qui est centrale pour identifier ce mouvement, qui est black par héritage (les luttes abolitionnistes du 19e siècle) et expérience (les mouvements pour les droits civiques des années 70), mais offre des ressources pour penser toute position de pouvoir, subie ou exercée, dans sa singularité, c’est-à-dire en tenant compte de ses modalités historiques, ses composantes et formes multiples.

Dès cette époque, des africaines-américaines ne vont cesser de décrire et tenter de caractériser leurs expériences des rapports de pouvoir, toujours plus complexes que les catégories existantes pour en rendre compte (sexe, race, classe, etc.). Ces positions les bloquent dans des alternatives infernales, dans des injonctions contradictoires, dans l’invisibilité et l’inaudibilité, et, par conséquent, dans le risque de ne pouvoir se défendre et se protéger. Les récits se multiplient, dans des groupes de parole et des écrits. Il n’y a pas, d’une part, une oppression raciste – qu’elles partageraient avec les hommes noirs – et, d’autre part, une oppression sexiste – qu’elles partageraient avec les femmes. Au contraire, leurs expériences les isolent, celles de ‘femme’ parmi les noirs ET celles de ‘noire’, parmi les femmes. Dans le mouvement Noir pour les droits civiques, écrit l’une d’entre elle, « ma position était (…) couchée (…), je n’étais pas incluse dans les innombrables discours invoquant l’homme ‘Noir’ (…) ‘Aide ton frère à se réaliser’, disaient-ils (…) [mais] au moindre signe d’agressivité, d’intelligence ou d’indépendance, onme refusait jusqu’au seul rôle qui était encore accessible : être ‘la femme de mon homme’ » (Michelle Wallace). Isolement, invisibilité et inaudibilité dans les mouvements Noirs où « tous les hommes sont noirs », mais aussi dans les mouvements féministes où « toutes les femmes étaient blanches ».

Parmi les femmes

Dans ces situations complexes, ces femmes racontent que leur identité n’est pas figée une fois pour toute, qu’elle est remodelée, souvent, « provisoirement fixée à l’intersection de ces positions de sujets » (Elsa Dorlin). Les formes de sexisme qu’elles subissent sont sans commune mesure avec celui contre lequel les mouvements féministes, formés majoritairement de ‘blanches’, luttaient. Le droit à l’avortement libre et gratuit, la lutte contre les stéréotypes sexistes qui identifient féminité et maternité, sexualité et reproduction, étaient prioritaires pour les femmes blanches hétérosexuelles, elles qui subissaient des grossesses non désirées et qui étaient réduites aux avortements clandestins. Pour les femmes de couleur, en revanche, ces combats trouvaient peu d’écho, elles à qui on avait historiquement dénié l’accès à la maternité ou qui avaient été victimes de campagnes de stérilisation forcée.

Situations, urgences et luttes différentes produisirent tensions, clivages et agendas politiques séparés. Ces femmes ont inventé leur féminisme, leblack feminism, un espace où étaient visibles et audibles les modalités concrètes du sexisme qu’elles subissaient, et où développer les protections et alliances appropriées. Dans les mouvements féministes, les femmes blanches ont dû entendre que ‘être blanche’ n’était pas synonyme de ‘être neutre ou universelle’. ‘Etre blanche’ est l’une des modalités dans des rapports de pouvoir qui caractérisent un type de sexisme et les luttes qui lui sont appropriées. ‘Etre noire, chicana, indienne ou arabe’ sont autant d’autres modalités.

« Femme blanche écoute ! », écoute ce que les femmes que tu n’es pas, les femmes qui ne sont ni blanches, ni hétérosexuelles, ni dans la quiétude matérielle, ni en couple, ni instruites, ni chrétiennes, ni athées, ont à te dire des rapports de domination qu’elles subissent et des luttes qu’elles mènent au quotidien pour vivre leur vie. « Femme blanche écoute ! », écoute ces histoires et entend que ton féminisme concerne ta situation de femme, si différente des leurs, ta situation de femme qui ne peut être brandie comme modèle d’asservissement ou base d’émancipation pour toutes les femmes. « En d’autres termes, aux féministes blanches, nous demandons, que voulez-vous dire au juste lorsque vous dites ‘NOUS’ ? » (Hazel Carby). Le black feminism a prolongé la dénaturalisation  : le féminisme avait rendu problématique le concept ‘la femme’, avait rendu politiquement visible sa position dans un rapport de pouvoir patriarcal, leblack feminism, quant à lui, affirmait que le concept ‘les femmes’ participait également d’un rapport de pouvoir, où lesmodalités historiques particulières des sexismes subis par les ‘blanches’ étaient indûment naturalisées et généralisées à toutes les femmes, et maintenaient dans l’invisibilité et le silence toute autre modalité.

Cette force d’interpellation secoua le féminisme, forçant en son sein les femmes blanches à élucider « la position depuis laquelle elles ont pris ou prennent la parole, au nom de qui elles ont pris ou prennent la parole, comme les silences que leurs paroles ont recouverts. (…) il ne suffit pas seulement d’énoncer d’où je parle pour que, comme par enchantement, les rapports de pouvoir au sein du féminisme s’évanouissent  : ce serait confondre nos ‘différences’ et nos ‘positions de pouvoir’ » (Elsa Dorlin). Pour remettre au travail le ‘Nous’ du ‘Nous, les femmes’, pour repenser les solidarités et alliances entre les luttes, pour nourrir nouvellement la sororité qui nous lie, la culpabilité compatissante de nos privilèges, loin d’aider, fige plutôt les possibles futurs sur les modalités historiques dont nous héritons. L’identité du sujet politique du féminisme n’est pas une essence préalable à l’action politique ; elle s’y construit, dans les tensions, les interpellations, les colères. « Ainsi, ‘Nous, les femmes’ est en constante redéfinition, articulant l’action non pas à la question ‘qui sommes-nous ?’,mais à la question ‘pour/contre quoi/qui nous battons-nous ?’ (…) sur notre puissance d’agir » (Elsa Dorlin), ici et maintenant. « Et quand les paroles des femmes crient pour être entendues, nous devons, chacune, prendre la responsabilité de chercher ces paroles, de les lire, de les partager et d’en saisir la pertinence pour nos vies » (Audre Lorde).

Quel modèle pour des situations toujours spécifiques ?

Sans des outils théoriques et pratiques issus de l’analyse, les témoignages courent le risque de rester les plaintes tristes de ‘victimes’, les positions qu’elles occupent dans les rapports de pouvoir sont en péril d’être réduites à des différences malheureuses, pour lesquelles aucun bureau des réclamations n’a de solution. Rendre possible des alliances et y développer des modes de protection adéquats sont des enjeux vitaux. Jusque-là, deux ressources étaient disponibles pour penser les rapports entre ‘sexe’ et ‘race’ : les modes analogique et arithmétique.

La conceptualisation « analogique » utilise les arguments développés par la communauté scientifique après la seconde guerre mondiale pour critiquer la pertinence biologique du concept de ‘races humaines’ et tend à établir que, de la même façon, il n’y a aucun fondement biologique suffisamment stable pour la bicatégorisation des individus en ‘sexe’, ou bien mâle, ou bien femelle. Malgré l’apport dénaturalisant indéniable de cette conception, elle n’offre aucune prise pour traiter le problème des imbrications de rapports de pouvoir où le ‘sexe’ est impliqué.

La conceptualisation ‘arithmétique’ isole, quant à elle, les oppressions dont les femmes font l’expérience et les additionne les unes aux autres (une femme subit le sexisme, + éventuellement le racisme, éventuellement la pauvreté, etc.). Dans cette perspective, on résiste à une domination à la fois : contre le sexisme avec les femmes, contre le racisme avec les non blancs, etc. Cette perspective a historiquement permis aux femmes de se rassembler, au-delà de leurs situations particulières (de race, de classe, de sexualité, de religion, etc.) autour de la sororité fondatrice du féminisme. L’expérience du sexisme, posée comme transversale à toutes les femmes, fondait leur solidarité et garantissait la cohésion de leur identité politique féministe, du ‘Nous’ du ‘Nous, les femmes’. Cette sororité est pourtant problématique, lorsque la prise en compte des oppressions spécifiques vécues par les femmes - erronément réduites à des particularités individuelles de victimes passives - est rejetée comme une menace pour ce sujet politique et les mouvements féministes. Elle ne permet pas de se munir des protections nécessaires, ni les alliances qui permettraient de les assurer. L’arithmétique permet tout au plus d’organiser les Olympiades des ‘plus opprimées’ et de désigner les meilleures victimes.

Intersectionnalité

En 1977, le Combahee River Collective parle de simultanéité des oppressions et en appelle à une politique de la coalition entre féministes noires et blanches, entre femmes noires et hommes noirs, par contraste avec une sororité de principe qui maintient dans l’ombre les spécificités des positions de pouvoir et empêche des luttes communes. Au début des années 90, Patricia Hill Collins valorise surtout le point de vue des femmes noires, en référence aux féministes Hilary Rose et Nancy Harstock dans le courant des ‘épistémologies du point de vue’ ou ‘du positionnement’. Les femmes noires vivent une autre réalité qui leur donne un point de vue d’où elles peuvent non seulement l’interpréter, lui donner sens, mais également produire du savoir à son propos. En 2000, Patricia Hill Collins adopte le concept d’intersectionnalité de Kimberlé Williams Crenshaw pour étayer sa pensée du féminisme Noir et lui offre ainsi une large audience.

Afin de permettre plus que la conception ‘arithmétique’, l’intersectionnalité ne doit pas être confondue avec un programme de luttes. Il est d’abord un concept méthodologique pour mener les analyses susceptibles d’informer des protections et alliances nécessaires : considérer avec précision ce qui compose un rapport de pouvoir singulier (ses modalités historiques, les différentes positions qui le font tenir, sa dynamique, etc.), tout en refusant la naturalisation des catégories utilisées. Dans un rapport de pouvoir, il y a en effet plusieurs positions occupées qui ne se laissent pas réduire à la catégorie de ‘noires’, de ’blanches’, d’‘hommes’, d’accès aux technologies de communication, au climat, auxmodes d’agriculture ou de subsistance, etc. Plutôt, ces éléments sont autant de modalités spécifiques de ce rapport qui doivent être prises en compte par l’analyse. Pour les identités politiques du féminisme, toujours contingentes et précaires, provisoirement fixées à l’intersection de différentes positions et de différents rapports de pouvoir, ce concept force à considérer les positions occupées, les pouvoirs qui y sont subis, ceux qui y sont exercés, ceux qui y sont relayés, ce qu’ils permettent, ce qu’ils empêchent. L’intersectionnalité offre une meilleure connaissance des espaces à vivre, espaces périlleux et aléatoires où, comme le répète Audre Lorde au fil de ses nombreux écrits, si nous ne sommes pas capables d’y aimer et d’y résister en même temps, nous n’y survivrons pas.

Sur toutes ces questions et sur beaucoup d’autres, pour de plus amples développements et de plus nombreuses références, deux livres publiés cette année : « Black feminism » et « Sexe, genre et sexualité ». Malgré la technicité de certains passages, ils témoignent, mieux qu’en ces quelques paragraphes, de la beauté, de l’intelligence et de l’inventivité qui ont traversé les mouvements féministes et de l’histoire dans laquelle ils se sont inscrits.

Remerciements :

Cet article est le fruit des réflexions ouvertes à Sophia en 2007 lors des soirées « Antisexisme ou antiracisme : un faux dilemme ? », de la conférence qu’Elsa Dorlin y a donné, des discussions qui ont continué à l’occasion des débats auxquels a participé Nadine Plateau avec l’association Femmes Musulmanes de Belgique et des précieux échanges avec Bénédicte Martin. Il a été rendu possible grâce à la lecture des documents repris ci-contre, dont toutes les citations sont extraites.

Pour aller plus loin :
- Elsa Dorlin, « Black feminism. Anthologie du féminisme africainaméricain, 1975-2000 ». Bibliothèque du féminisme. Paris, L’Harmattan, 2008.
- Elsa Dorlin, « Sexe, genre et sexualité. Introduction à la théorie féministe ». Paris, Puf, 2008.
- Elsa Dorlin, « Performe ton genre : Performe ta race ! », Repenser l’articulation entre sexisme et racisme à l’ère de la postcolonie, 2007. (disponible en ligne : http://www.sophia.be/in dex.php/texts/view/47 )
- Elvan Zabunyan. « La conscience féministe noire, ou la radicalité d’une pensée contemporaine. A propos d’Elsa Dorlin, « Black Feminism. Une anthologie du féminisme africain-américain 1975- 2000 ». La Revue Internationale des Livres. 6 juillet 2008. Résumé en ligne : http://revuedeslivres.net /articles.php ?id=244
- Nadine Plateau, « Lutter ensemble égales et différentes », publié dans la revue Exilés, Avril 2007, n°252, disponible en ligne http://www.cbai.be/ publications/numeros/ 252/LutterEnsemble.html
- Blanc cassé, projet d’action et de réflexion où des féministes blanches interrogent leurs privilèges et les spécificités de leurs positionnements, dans une recherche située à l’intersection des luttes anti-sexistes et antiracistes  : http://www.nextgendera tion.net/groups/ brussels/index.html

EN

A trend of thought that, in feminism, has defined gender domination, without never isolating it from other power relations, is the Black feminism, of which Elsa Dorlin has published an anthology this year. Feminist movements and the theories they used were turned upside down by this difficult task. The situated concept of intersectionality belongs to this (her)story of feminist movements and theories, presented in the introduction written this year also by Elsa Dorlin, “Sexe, genre et sexualité”. Two resources for thought.

NL

« Een stroming van politiek gedachtengoed die, binnen het feminisme, de gender-overheersing heeft gedefinieerd, zonder deze ooit los te koppelen van andere machtsverhoudingen ». Dat is het Black feminism waarover Elsa Dorlin dit jaar een bloemlezing publiceerde. De feministische bewegingen en de theorieën die ze aanwendden, werden op hun kop gezet door deze moeilijke taak. Een klein concept – intersectionaliteit – behoort tot deze geschiedenis van feministische bewegingen en theorieën, voorgesteld in de inleiding ’Sexe, genre et sexualité’, die Elsa Dorlin eveneens dit jaar schreef. Twee bronnen om na te denken over onze actualiteit.