> Les numéros > Scumgrrrls N° 15 - Printemps / Spring 2009

Malgré tout, le niveau monte...

Depuis maintenant six ou sept ans, je vais porter la bonne parole féministe un peu partout en France et parfois même en Belgique, sous forme de conférences, d’enseignements universitaires ou de cours en formations d’adultes.

Je vais parler dans les villes et dans les campagnes, à des adultes de tous âges, étudiants en école de marketing, militaires, profs, parents d’élèves, à des femmes convaincues, à des personnes qui pensent qu’un cours sur les rapports sociaux de sexe est un cours de sexologie,, à des féministes déçues, à des informaticien-ne-s, à des futur-e-s ingénieur-es, assistant-e-s sociaux, éducatrices/teurs spécialisé- s, raton-ne-s laveur/euse-s, bref, à tous ceux et toutes celles qui m’invitent pour faire mon intéressante devant un public. Carnet de “voyage”…

Avancez masquée I

Vous le savez : le féminisme est pratiquement un gros mot : rien de tel, pour pourrir une réunion entre copains ou un repas de famille, de lancer à la cantonade que vous êtes féministe. Aussitôt, tout ce que vous pourrez dire perdra de sa valeur et on vous abreuvera de provocations sexistes pour voir si vous avez de l’humour. Le féminisme, c’est indécent. En formation, c’est la même chose : vous avez le droit de parler des inégalités hommes/femmes mais à une seule condition... surtout de ne pas être féministe. Attendez qu’on vous pose la question, elle peut arriver sous différentes formes... “C’est presque féministe, ce que vous dites...” “Je suis bien d’accord avec vous, sans être féministe, il faut bien reconnaître...” “ah, je suis bien contente qu’il n’y ait pas que des féministes pour tenir ces propos...” C’est le moment de demander  : “C’est quoi pour vous, être féministe ?” et laissez- les patauger dans l’embarras. Le féministe, c’est demander à ce que les femmes soient traitées comme des êtres humains.

Avancez masquée II

Pour un certain nombre de personne, l’égalité femmes / hommes est acquise dans notre société. Cette question n’est valable que pour les sauvages ou les temps anciens. Ok, jouons le jeu... Décrivez les systèmes de domination des hommes sur les femmes dans des civilisations loin de la nôtre, géographiquement ou temporellement... Les grecs anciens ou les Baruyas de Nouvelle-Guinée font des exemples “inoffensifs et lointains”. Montrez comment, dans ces sociétés, les femmes n’ont pas accès au pouvoir symbolique ou politique, comment elles sont exclues du maniement des armes ou des outils, laissez votre public s’indigner vertueusement... Puis, sortez les chiffres de l’occident : combien de femmes prêtres, rabbins ou imams ? Combien de femmes en politique ? Combien de femmes dans l’armée, dans la police ? Combien de femmes juges d’assises ? Combien de femmes à la tête des grands groupes de presse ? Combien d’ingénieures ? Décidément, nous sommes tous des sauvages arriérés...

Sachez parlez pour la galerie, sans attendre qu’on vous approuve

Il y a des prises de paroles qui s’effectuent en terrain miné : intervenir sur le sexisme dans la pub devant des étudiant-e-s en marketing, sur le cinéma porno devant des étudiant-e-s en cinéma, sur le sexisme en entreprise devant des futur-e-s ingénieurs, sur les droits des femmes devant des militaires... Parmi ces personnes, vous trouvez une proportion variable d’hommes blancs issus de milieu bourgeois pour lesquels la notion même de discrimination est abstraite. Ils se croient tout d’abord bien trop éduqués et modernes pour être sexistes et, pour les plus jeunes, ont encore l’impression que parler “cul” les rend rebelles et trop à la cool. Enfin, ils imaginent que la société dans laquelle ils vivent est la meilleure qui soit, puisqu’elle les a produits.

Ces personnes-là, vous n’avez pas le pouvoir de les changer. Je ne veux pas dire qu’ils ne changeront jamais, mais il leur faudra vieillir un peu, se remettre en question, ils devront vivre des expériences plus impliquantes, plus “émouvantes”, plus “tragiques” que simplement votre conférence ou même votre cours. Vous leur parlez de trop loin, ce que vous dites va tellement à l’encontre de leur expérience (limitée) du quotidien que certains d’entre eux viendront contester vos statistiques, prêts à affirmer que l’INSEE ou EUROSTAT sont des organismes aux mains des féministes. Soyons clair : ils vont vous pourrir la vie, ils tenteront d’aspirer votre énergie, de confisquer le débat, ils feront ce qu’ils pourront pour vous ôter toute crédibilité. La seule solution, c’est d’être carrée sur ses sources, ses chiffres, ses références et être attentive à tous ceux et celles qui ne disent rien : ils et elles comptent les points. Dans le public, ils et elles sont nombreux-ses à savoir que vos opposants ont tort mais n’ont pas les arguments en main pour aller au feu. Ces arguments, vous êtes en train de les leur fournir en repoussant les attaques de leurs camarades. Vous n’en tirerez probablement aucune gratification directe, peut-être à la fin, des filles viendront vous voir en particulier pour vous dire : “J’ai trouvé votre conférence très intéressante”. Ne leur en voulez pas de n’avoir rien dit plus tôt… elles, elles vont vivre dans cette classe, dans ce groupe pendant toute l’année... et c’est dur à porter, la pancarte “féministe”.

L’argument d’autorité, c’est con, mais c’est parfois indispensable pour être prise au sérieux

Geneviève Fraisse explique que sur la question de la différence des sexes, il est difficile de faire admettre qu’on dispose maintenant d’un important corpus de recherches scientifiques. Pour beaucoup, cette question n’est qu’une affaire d’opinion, qui, comme chacun sait, en vaut une autre. Parfois, on peut même remarquer que les personnes les plus réfléchies sont victimes d’un “arrêt des émissions” quand on parle de “genre” et vous sortent des arguments dignes du café du coin.

Après m’avoir écoutée pendant presque deux heures sur “Femmes et sciences”, un chercheur en mathématique m’explique que tout cela est bien intéressant mais que tout a été découvert dans “La domination masculine” de Bourdieu : avant, il n’y avait rien et depuis, il n’y a rien eu... Il faut savoir que ce livre a essuyé de très vives critiques de la part des chercheuses féministes, d’une part, parce qu’il n’apporte rien de neuf et, d’autre part, parce qu’il oublie consciencieusement de citer les sociologues féministes qui sont paraphrasées.

A cet instant, il faut prendre sur soi et se résoudre, après avoir passé deux heures à vulgariser, au sens noble du terme, une vingtaine d’année de recherche, à pratiquer l’incompréhensible... Ne pas perdre son sang-froid : quand quelqu’un cite Bourdieu comme référence féministe absolue, il n’y a aucune raison d’avoir le moindre complexe quant à ses connaissances. Monsieur aime Bourdieu ? Monsieur va aimer que je lui parle de la division socio-sexuées des savoirs, ou encore que je lui dise que le genre est une activité performatrice, un système de normes différenciatrices et hiérarchisantes, et surtout que tout ces rapports sont “consubstantiels” (j’adore cet adjectif). Tout cela parsemé d’une dizaine de noms d’auteures répartis de-ci, de-là. Je sais, c’est de la frime. Seulement voilà, pour certaines personnes, vous ne pourrez être prise au sérieux que si vous êtes difficile à comprendre. Et votre discipline prendra de la valeur si elle a l’air compliqué. J’ai vu dans le regard de ce mathématicien qu’il n’avait rien compris à ce que j’avais dit, mais qu’il préférait admettre que j’avais raison plutôt que de l’avouer.

Pédagogiquement, c’est minable. Mais c’est nécessaire pour que certaines personnes comprennent que le genre, c’est un champ d’études scientifiques et pas seulement du papotage. Après tout, c’est aussi ce que Bourdieu disait de la sociologie...

Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir un père marxiste, une mère suffragette, une tante au MLF... alors, soyez indulgente

Dans ma première vie, quand j’étais informaticienne, je racontais des blagues sexistes, j’étais contre la venue des filles en informatique (soit elles étaient nulles, soit elles risquaient de me faire de la concurrence), et bien sûr, je pensais que l’égalité des sexes avait été conquise dans les années 1970 et que les filles n’avaient qu’à se mettre un coup de pied aux fesses. Je me rendais bien compte que quelque chose clochait, comme par exemple : “comment être une fille en ayant une mauvaise opinion des filles”, mais tout cela restait pour moi assez confus.

Néanmoins, cette période est suffisamment récente dans mon esprit pour que je puisse encore me mettre à la place de ces jeunes femmes qui me disent : “Moi, j’ai pas de problème” ou encore “Il faut arrêter de se comporter en victime”. Etre inconsciente du sexisme ambiant a un énorme avantage : dans une certaine mesure, ça protège, vous croyez sincèrement que tout vous est possible, vous êtes aveugle aux obstacles. Alors, il est difficile de se réveiller dans un monde où, quelles que soient votre valeur ou vos compétences, des personnes vous considéreront comme “moins”, simplement parce que vous êtes une femme. La vie devient bien moins jolie et si vous êtes hétéro, vos partenaires sexuels sont soudain bien plus inquiétants. Il faut un certain temps pour réaliser que ce n’est pas parce que des personnes vous considèrent comme “moins” que vous l’êtes.

Ces filles-là peuvent passer le semestre à ferrailler avec vous, voire à vous prendre violemment à partie. Elles sont prêtes à basculer, à chausser les lunettes du féminisme, mais cette prise de conscience va défaire leur identité et elles ne se laisseront pas défaire tant qu’elles n’auront pas les forces pour se reconstruire. Ne les lâchez pas, bousculez-les mais ne les braquez pas : c’est dur de naître dans ce monde-là.

Essayez de trouver du sens aux questions idiotes posées de bonne foi

Après avoir longuement expliqué comment les enfants sont éduqués pour devenir des petits garçons et des petites filles correspondant aux attentes sexuées de leur société, comment les enseignants et les parents traitent inconsciemment garçons et filles différemment, je demande à mes étudiant-e-s de licence en sciences de l’éducation s’ils ont des questions. Une jeune femme, visiblement perturbée par ce qu’elle vient d’entendre me dit finalement : “Mais si on élève les garçons et les filles de la même manière, comment va-t-on faire pour nous reconnaître ?”

Inutile d’en appeler à la biologie : à n’en pas douter, à son âge, on sait que les garçons ont un zizi alors que les filles ont une zezette. De même, il est trop tôt pour tenter une réponse "Queer" du style : "Mais pourquoi est-ce important de s’identifier ?" parce que ce qui bloque, c’est probablement la peur de l’homosexualité et que vous risquez de la braquer. Stratégiquement, il sera plus efficace de reconnaitre que tout le monde n’est pas prêt à déconstruire le genre, mais que tout le monde peut comprendre le principe de base de l’égalité  : quand la Déclaration des droits de l’homme ( !) et du citoyen affirme : "Tous les hommes naissent libres et égaux", elle n’a jamais voulu dire : "Tous les hommes naissent libres et identiques". Elever les garçons et les filles avec les mêmes principes et les mêmes droits ne les rendra pas certainement pas identiques. Et puis, si on est taquine, on peut quand même ajouter qu’à part dans un but reproductif, identifier l’autre comme mâle ou femelle n’est finalement pas si important.

Dans les cas désespérés, tentez des réponses intelligentes aux questions stupides, comme ça, au moins, c’est pas perdu

Je suis au coeur de la France rurale. Le rectorat organise une conférence devant presque 300 personnes sur l’égalité homme/femme, le sexisme à l’école, l’orientation sexuée, etc. C’est un mini-événement, des personnes sont venues en cars depuis tout le département, la presse est là. Une proviseure de lycée d’environ 45 ans, très élégante et soigneusement maquillée, m’interpelle : “Bien sûr, il faut combattre le sexisme. Mais il ne faut pas aller trop loin, comme au Québec. Au Québec, les hommes n’osent plus aborder les femmes. Et il n’y a plus de galanterie : on ne vous portera pas votre valise ! C’est comme si vous étiez un arbre : plus personne ne se retourne sur la femme française !”. Règle de base : ne pas rire. Vous avez environ 3 minutes pour répondre, vous n’avez pas vraiment le temps de lui faire comprendre qu’il vaut mieux être désirée comme sujet sexuel que comme objet sexuel... ou encore que la galanterie, c’est quand le renard laisse au lapin un tour d’avance. En revanche, on peut éventuellement tenter l’empathie... Je lui ai répondu que dans le métro, beaucoup d’adolescentes ou de jeunes femmes aimeraient bien qu’on les considère enfin comme des arbres. Elle m’a alors répondu : “Vous me parlez là d’un tout autre monde”. Autant pour l’empathie, mais je pense que certaines personnes de la salle ont compris de quel monde je parlais.

Vous ne pourrez pas sauver tout le monde…

Conférence dans un Institut de formation des maîtres sur les inégalités à l’école. Le public est composé à plus de 70% de femmes. Dans le fond, en bande pour avoir moins peur, le groupe des hommes futurs profs de technologie arrive ostensiblement en retard. A la fin de la série de conférences, l’un d’entre eux, encouragé par ses voisins, demande la parole : “Si je comprends bien, dans la société qui est en train de se construire, pour moi qui suis un homme blanc, hétérosexuel et issu d’un milieu... enfin... normalement aisé, je ne pourrai jamais disposer d’aucune aide, d’aucune bourse...” En somme, il est en train d’expliquer à ses camarades qu’il fait parti du groupe dominant et qu’il est injuste que la société ne l’aide pas davantage. Reformulez sa remarque de manière plus synthétique et laissez-lui une pelle pour s’enterrer...

Soyez sans crainte... globalement, le niveau monte...

Six ans de cours et de conférences plus tard, qu’est-ce qu’on constate ? Les questions se font moins naïves, moins hostiles. Les personnes dans la salle savent qu’il y a des écarts de salaire entre les hommes et les femmes, que les filles sont meilleures à l’école primaire que les garçons, que les femmes sont encore victimes de violences conjugales... Il y a toujours des résistances, mais le discours sur l’égalité des sexes est devenu le discours dominant, le discours légitime. Il y a six ans, on ne pouvait pas prétendre aller plus loin que la prise de conscience… maintenant, on peut vraiment passer à la formation. On peut commencer à espérer changer le monde.

EN

…has been advocating feminism all over France and Belgium for the last seven years. She gives lectures or teaches classes in small rural communities or in big towns. Her audience range from adults, teachers, school instructors, parents, students, future engineers,computer scientists, social workers to disappointed feminists and people who think that a class on gender means something about sex ! She is happy to go wherever someone is interested in her ‘show’. Here is her travel log.

NL De afgelopen zeven jaar is ... het feminisme gaan uitdragen over heel Frankrijk en zelfs tot in België, in de vorm van lezingen, cursussen en vormingen. Ze gaat praten in stad en dorp, met volwassenen van alle leeftijden, studenten marketing, militairen, leraars, ouders, studenten, toekomstige ingenieurs, computerspecialisten of sociale werkers. Ze gaat de dialoog aan met ontgoochelde feministen en zelfs met mensen die denken dat een lezing over gender iets te maken heeft met seks ! Kortom, ze gaat overal waar maar iemand belangstelling toont voor haar ’show’. Hierbij een blik op haar logboek.