> Les numéros > Scumgrrrls N° 15 - Printemps / Spring 2009

Lesbianisme et féminisme, qu’en dit Simone ?

En 1949, lorsque paraît le Deuxième Sexe, ces deux termes ne sont évidemment pas encore dans l’air du temps ! Simone de Beauvoir, née en 1908, a cependant derrière elle déjà tout un vécu que l’on peut interroger depuis notre ‘confortable’ situation de la Belgique en 2009.

Pour nous éclairer, nous avons interviewé une ‘Beauvoirienne’, Patrizia Tancredi, membre de la Simone de Beauvoir Society fondée aux Etats -Unis. Elle cite notamment des analyses faites par Danièle Sallenave dans son ouvrage récent ’Castor de Guerre’. (Gallimard, 2008)

ScumGrrrls : : Alors oui ou non, Simone de Beauvoir était-elle lesbienne ?

Patrizia Tancredi : Non, elle était bisexuelle mais ne le disait pas. A propos de ses Mémoires elle a écrit : »Je laisserai dans l’ombre beaucoup de choses », probablement aussi pour protéger ces femmes de leur vivant. Il y a eut une période d’une dizaine d’années avant et pendant la guerre pendant laquelle elle a eu des relations avec plusieurs jeunes filles, parfois des élèves (elle était prof à Rouen). Ces relations selon Sallenave ressemblaient à ‘l’amour grec’ : il s’agissait d’homosexualité dans sa dimension éducatrice (physique également), dans laquelle elle trouvait la satisfaction d’être l’aînée admirée et désirée et aussi l’enthousiasme d’aider une jeune fille à sortir du »destin fangeux »(citation) !

ScumGrrrls : : C’était osé : n’a-t-elle pas eu de problèmes ?

Patrizia Tancredi : Il y eut une plainte de la mère d’une de ces étudiantes, qui lui valut d’être exclue de l’enseignement jusqu’en 45. Plus tard, après la mort de Sartre en 1980 (il fut son « amour nécessaire », c’est-à-dire le plus important, les autres n’étant que des « amours contingentes »), elle vécut entourée de femmes et adopta même Sylvie Le Bon, une amie plus jeune. Pendant des années elle reçut des féministes tous les dimanches après-midi, parmi lesquelles de nombreuses lesbiennes évidemment. Elle a préféré militer dans la rue et les assemblées féministes qu’écrire sur ces sujets. Après le Deuxième Sexe, elle a laissé cela à d’autres. Elle n’a donc plus rien écrit sur cette période très féministe qui se termine en 1986, à sa mort.

ScumGrrrls : Nous avons entendu certaines critiques émanant entre autres de lesbiennes radicales, également à propos de son rejet de Violette Leduc.

Patrizia Tancredi : Au colloque de 1999 pour célébrer les 50 ans du ‘Deuxième sexe’, Marie-Hélène Bourcier a critiqué le fait qu’elle ne valorisait absolument pas les butches (lesbiennes adoptant des vêtements, des comportements et parfois même un style de vie ‘masculins’ à une époque hostile)* Mais il faut savoir qu’en 1949 l’homosexualité était encore considérée comme une maladie et que Simone de Beauvoir a tout de même consacré un chapitre entier du Deuxième Sexe à ‘La Lesbienne’ en expliquant que cela participait du libre choix des femmes d’assumer leur sexualité et leur indépendance économique. Elle était avant tout existentialiste et rejetait donc tout essentialisme : « Aucun « destin anatomique »ne détermine leur sexualité.  » Au contraire, elle défend leur choix, surtout s’il est fait dans un esprit d’authenticité. En 49 c’était encore scandaleux ! Et elle fut traînée dans la boue par des hommes aussi connus que Camus ! Elle critique cependant les lesbiennes qui s’enferment dans des lieux, comme les boîtes de nuit. Car il ne faut pas oublier que c’est le féminisme qui utilisa plus tard des lieux non mixtes pour redonner confiance aux femmes en général et dans un but de changement sociétal.

ScumGrrrls : Marie-Jo Bonnet lui reprocha aussi d’avoir occulté l’oppression des homosexuelles. C’est une critique d’un point de vue moderne, post-68 !

Patrizia Tancredi : Quant à Violette Leduc, Simone de Beauvoir l’a aidée à être publiée chez Gallimard parce qu’elle admirait son talent.. Elle la voyait une fois par mois pour relire et corriger les épreuves. Mais elle ne pouvait pas répondre à la passion violente et exclusive qu’éprouvait Violette Leduc à son égard et qui est décrite dans ‘La Folie en Tête’. De Beauvoir avait une énorme estime d’elle- même, tandis que Leduc se détestait et était dépressive, deux personnalités très différentes.

ScumGrrrls : Y a-t-il des lesbiennes parmi ses personnages de roman ?

Patrizia Tancredi : Pas parmi ses personnages principaux. Selon Sallenave elle a rarement fait le portrait d’une femme libre et elle reconnaît en 1976 qu’elle n’a pas été assez sensible aux obstacles rencontrés par les femmes sur le chemin de l’émancipation et que son jugement envers les femmes avait été trop sévère.

EN

When Simone de Beauvoir wrote ‘The Second Sex’ in 1949, the theme of our dossier was unheard of. There was however a whole chapter on The lesbian. How did she cope with being a feminist, with having some lesbian affairs ? Did she create some lesbian or feminist characters in her novels ? SG interviewed a member of the Simone de Beauvoir Society.

NL

Toen Simone de Beauvoir "Le deuxième sexe" schreef in 1949, was het thema van ons dossier zelfs niet denkbaar. Toch wijdde ze een heel hoofdstuk aan "De lesbienne". Hoe ging ze om met feminist zijn, met lesbische verhoudingen ? Riep ze in haar romans niet een paar lesbische of feministische personages in het leven ? SG had een gesprek met een lid van de Simone de Beauvoir Vereniging.