> Les numéros > Scumgrrrls N° 11 - Printemps / Spring 2007

Livret de famille

by La Peg

J’ai appris la nouvelle au téléphone, de la bouche de mon frère : « tu as vu le coup que vient de faire O. à maman ? ». Non, je n’avais pas vu. Mon frère développe, je n’en crois pas mes oreilles. J’écourte la conversation et appelle directement ma mère : « C’est quoi cette histoire comme quoi O. vient de t’adopter ? »

Il faut comprendre ma surprise, ma mère a 63 ans. Elle a vécu jusqu’à sa cinquante septième année sans savoir qui était réellement son géniteur.

Il est fréquent aux Antilles françaises, d’avoir des femmes seules avec enfants, sur plusieurs générations. Cette structuration familiale appelée matrifocalité, où les femmes d’une famille (mère, grands-mères, soeurs, tantes) font potomitan et élèvent des enfants de géniteurs plus ou moins absents ou in/méconnus, en tout cas n’accompagnant pas ou peu la vie quotidienne en tant qu’époux ou concubin. Regroupées ou seules dans une même unité d’habitation avec les enfants, elles assurent la transmission des patrimoines culturels et éventuellement matériels tout en assurant la survie de l’ensemble, l’éducation et l’autorité parentale souvent d’une main de fer, suppléant à l’absence des géniteurs et des pères majoritairement irresponsables, machistes et frivoles, voire alcooliques et violents.

Ce modèle tend à disparaître au contact de la famille nucléaire européenne et à se transformer en familles monoparentales à la dérive sous perfusions étatiques, le modèle matrifocale étant remplacé par l’idéal de la cellule unifamiliale, alors même que le donjuanisme masculin reste constant. Mais c’est un autre sujet.

Donc, le cas maternel est banal. Sa génitrice l’enfante à l’âge de 16 ans puis la laisse à la charge de sa propre mère (la grand-mère de ma mère donc). Ma mère vit une enfance élevée par sa grand-mère, ses tantes et cousins cousines dans la campagne antillaise des années 50-60 avec des interventions et visites accidentelles et isolées de sa génitrice, de ses éventuels conjoints et de son géniteur, dans sa très petite enfance jusqu’à ce que celui-ci renonce même à faire semblant de passer voir si elle existe toujours. Les années passent, elle fonde sa propre famille, en métropole, les enfants grandissent. Elle décide de contacter celui « dont on lui a dit » depuis qu’elle est petite (à l’école par exemple) qu’il est « son père », son géniteur donc, afin d’en avoir le coeur net. Il est des âges où l’on aime faire le point sur son histoire.

Elle lui écrit une lettre salée, il reconnaît les faits et malgré la colère de fond, ils décident de se voir et l’événement est plutôt heureux. Ça se passe pas mal au début, nous on ne comprend pas tout, on a assez de grandspères, d’oncles, de tantes et de famille en général comme ça pour aller en chercher d’autres avec le sourire. Il vient chez nous, c’est bien c’est sympa, il ramène des fruits et on reçoit des colis c’est la classe. Cependant… Cependant. Cependant, il s’accroche avec mon frère sur des questions d’autorité, fais pas ci fais pas ça. Ca aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Ma mère déchante très vite sur des questions du même type : elle a un peu passé l’âge qu’on lui dise ce qu’elle doit faire et nous aussi accessoirement.

Un accroc, dix accrocs. Le bonhomme se veut patriarche. On comprend qu’il cultive le secret, qu’il s’est prévalu d’une image d’homme modèle, différent de tous ces inconstants de la société matrifocale. Ses enfants ont longtemps cru en la figure paternelle parfaite, au moins, n’ensemençant pas à tout va. Ils s’infiltrent dans la brèche que constitue la nouvelle de l’existence de ma mère pour déboulonner la figure. V’là le profil du bonhomme  : son aînée ne s’est jamais mariée parce que tous les prétendants qu’elle lui a présentés ne lui ont jamais convenu – hum hum…

Assis en bout de table pour le repas dominical, il place enfants et petits enfants selon ses préférences. Malaise. Ma mère m’avait prévenue, ça faisait longtemps qu’elle avait compris le vrai visage de celui qu’elle appelle le « vieux macho ». Très vite après leurs premiers contacts il parle à ma mère d’héritage (c’est un fermier avec des terres, il a réussit dans le bio) lui proposant de la coucher sur son testament. Ma mère refuse avec véhémence. Ce n’est pas ce qu’elle est venue chercher, déjà qu’elle commence à regretter d’être venue tout court. Elle veut bien le connaître mais ne veut rien savoir de leur histoire. Elle annonce bruyamment qu’elle refusera le jour venu (elle n’est pas du genre à changer d’avis). Il continue son entêtement et lui propose donc de l’adopter, offre qui a suscité immédiatement colère et opposition.

Elle s’étrangle et vocifère mais pense qu’elle a été entendue et que le projet est tombé aux oubliettes jusqu’au jour où elle reçoit un courrier de la mairie (maison communale) de L. en Martinique, lui stipulant qu’à 63 ans elle vient d’être adoptée contre son gré donc par Mr. O.G. blablabla.

C’est pas comme si elle n’en avait pas déjà pris plein la gueule ma mère mais quand même celle-là est sévère. Malgré son opposition, M. Le Patriarche a été apposer sa trace nominale sur l’acte de naissance de ma mère. Qui est censée conséquemment subvenir aux besoins du monsieur si malheur lui arrive. Qui, si elle n’était pas mariée, serait obligée de prendre le patronyme du mézigue. Qui doit refaire son livret de famille, ramenée de force dans la lignée. Ce type, qui n’a jamais été jamais été là pour elle a pu, contre son gré, pour des raisons plus connes les une que les autres — c’est un chrétien qui cherche la rédemption et le pardon pour couronner le tout – venir apposer sa marque nominale sans que ma mère ne puisse s’y opposer. Le seul moyen de s’en défaire est d’entamer, et de gagner, une longue procédure judiciaire. Il a suffi que le zigue se pointe au guichet de sa commune, qu’il se déclare pour qu’il assène à nouveau, soixante trois ans après l’avoir abandonnée, un coup amer à S.P, ma mère, qui aimerait bien, qu’enfin sa famille lui foute la paix.

EN

My mother was raised by her grand mother and her aunts in the 1950s in the country-side in the Antilles. She did not meet her genitor before she wrote him a letter in the 1990s. The joy of meeting her father quickly disappeared as she noticed that he was a real patriarch who had decided to adopt my 63 year old mother as this provided him with some financial advantages.

NL

Tijdens de jaren 50-60 werd mijn moeder op het Antilliaanse platteland grootgebracht door haar grootmoeder en tantes. Ze ontmoet haar verwekker pas op het einde van de jaren 90 na hem een meedogenloze brief te hebben geschreven. De betovering van dit weerzien ontaardt echter vrij snel in een gevoel van ontgoocheling. De verwekker blijkt immers een onverschrokken patriarch. Net voor haar 63ste verjaardag beslist hij haar te adopteren - tegen haar wil in
- om daar zelf financieel voordeel uit te slaan.