> Les numéros > Scumgrrrls N°10 - Automne / Fall 2006

Mission égalitEs

Mai puis juin puis juillet, tout va bien ! Que d’activités à Bruxelles : un festival par-ci, un autre par là, films, fanfares et chabada, je suis fière de ma ville, ma capitale si culturelle où tous mes amis européens, si cosmopolites soient-ils n’en peuvent plus d’éloges : Qualité, quantité, que d’Arts développés ici. Et c’est reparti : Août, septembre, octobre : voilà la saison des planches qui recommence. Abonnez-vous, Etonnez-vous... Qui s’en plaindrait ? Certainement pas moi, pitié, pas de répit, je me ferais bien encore un petit concert du lundi.

Pourtant, il y a quand même un petit truc qui me chipote, et ça fait un moment. C’est pas que j’arrive pas à mettre le doigt dessus mais c’est plutôt le « comment » mettre le doigt dessus qui pose problème. Et voilà que, comme par enchantement, arrive une courriel de Reine Prat :

Mission EgalitéS

Pour une plus grande et une meilleure visibilité des diverses composantes de la population française dans le secteur du spectacle vivant

Pour l’égal accès des femmes et des hommes aux postes de responsabilité, aux lieux de décision, à la maîtrise de la représentation

Ce premier rapport d’étape, dans le cadre de la mission qui lui a été confiée par le Ministère de la Culture et de la Communication (direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles), est maintenant largement diffusé. Immédiatement interpellée, je me fends d’une impression papier, 61 pages, mode économique j’en conviens, et lis ceci :

QUI DIRIGE LES INSTITUTIONS ?

Ce sont des hommes qui dirigent :
- 92% des théâtres consacrés à la création dramatique.
- 89% des institutions musicales.
- 86% des établissements d’enseignement.
- 78% des établissements à vocation pluridisciplinaire.
- 71% des centres de ressources.
- 59% des centres chorégraphiques nationaux.

QUI A LA MAÎTRISE DE LA REPRÉSENTATION ?

- 97% des musiques que nous entendons dans nos institutions ont été composées par des hommes.
- 94% des orchestres programmés sont dirigés par des hommes.
- 85% des textes que nous entendons ont été écrits par des hommes.
- 78% des spectacles que nous voyons ont été mis en scène par des hommes.
- 57% ont été chorégraphiés par un homme.

Voilà enfin des chiffres éloquents. Evidemment ils parlent français pour la France mais ne soyons pas présomptueux sur un éventuel meilleur état des lieux en Communauté française de Belgique... Je dévore le rapport de Reine Prat. Enfin une étude complète, méthodique et très bien documentée qui répond à ma question précédente : « comment » mettre le doigt dessus… Et la voilà qui écrit noir sur blanc :

Les inégalités constatées ont pour corollaire une organisation homosociale du secteur qui favorise des comportements mimétiques, symptomatiques d’un entre-soi où se désapprend l’écoute de l’autre, de toute possible différence ou divergence.

Et qui cite Claire Lasne, directrice du centre dramatique régional de Poitou-Charentes, lettre du 14 décembre 2005 :

« Nous vivons dans un petit monde, construit selon des lois artificielles, et qui ne correspond en rien à la population à qui nous sommes censés nous adresser. Et d’ailleurs nous ne nous adressons pas à elle. Peu à peu, le public aussi s’est calibré : le niveau social, la couleur de la peau, l’absence de handicap. Le fait de refuser de faire entrer la féminité, les couches populaires, les cultures autres que françaises, la maladie, la fragilité physique et psychique dans le monde de ceux qui font et décident du théâtre me paraît le condamner à l’ennui. »

Je ne me tiens plus, et surtout ne sais plus où donner de la souris pour rédiger cet article qui, indubitablement, prendra l’allure d’un copier/coller, forcément réducteur. Et je repense à l’abondance des saisons, à cette pléthore de festivals, tous toujours en quête de plus de subsides, de longévité, de légitimité ou d’institutionalisation… Mais de toutes ces choses merveilleuses ou stupides qu’il m’est donné, offert, loisible, permis de voir, que vois-je ?

La création artistique a toujours oscillé entre un réalisme social, dont la force de dénonciation trouve ses limites dans le renforcement du consensus et le maintien du statu quo, et l’ouverture sur des imaginaires qui permettent d’entrevoir d’autres possibles, qui offrent la vision de mondes en mouvement, qui participent de l’invention d’autres rapports au monde ; cette dernière tendance, généralement minoritaire, est régulièrement évacuée de toute reconnaissance officielle et médiatique, reléguée par l’histoire des arts au rayon des utopies et idéalismes privés d’avenir.

Bon sang mais c’est bien sûr ! Mon malaise augmente avec la croissance des manifestations correctes, - politiquement parlant j’entends. Le melting-pot socioculturel finit par prendre valeur d’engagement alors que, s’il était vraiment dans son temps, il se devrait forcément d’incorporer les théories féministes…

Questionner ainsi l’objectivité du jugement artistique c’est commencer à se demander ce que nous racontent les spectacles auxquels nous assistons et, par exemple, quelles représentations ils nous proposent des hommes, des femmes et de leurs échanges.

Force est de constater que plus les spectacles s’encanaillent de fioritures empruntées à quelques minorités de passage (ce ne sont pas elles qui viendraient à manquer), plus l’ascendance des rôles masculins est confortée. Combien de fois m’arrivet- il de me mordre la langue devant certains concerts contemporains, ou de manger les accoudoirs, grassement subsidiés, des salles de spectacles ? Infirmières chinoises, mamans suisses ou slaves putains… le héros, lui, s’il s’internationalise, reste définitivement masculin. Bardé de sa légitime parole, il crée la superbe illusion du minoritaire incorporé ; l’Assimil culturel, en 10 leçons. Mais les femmes ???

Ne sombrons pas dans la noire dépression, elles sont là les Diams, les héroïnes dont on vous parle dans chacun de nos dossiers, auteures ou musiciennes, cinéastes et autres porteuses. Minoritaires toujours mais elles avancent presque sur tous les terrains.

Sauf…

L’accès aux postes de direction Le premier obstacle réside dans le fait que les candidates sont toujours beaucoup moins nombreuses que les candidats. Or il est rare que leur nombre corresponde au vivier disponible :

- Les femmes les plus talentueuses et les plus compétentes éprouvent souvent de sérieuses difficultés à se convaincre elles-mêmes de la légitimité de leur candidature pour accéder à des fonctions habituellement occupées par des hommes. Elles ont donc d’autant plus de difficultés à en convaincre les personnes qui se trouvent en situation de décision.

- A l’inverse, une sorte de légitimité se crée en faveur de candidatures censées reproduire à l’identique la situation précédente.

- Il n’est pas rare d’ailleurs qu’une femme soit nommée à la succession d’une autre femme. Comme si la première nomination féminine créait un précédent et ouvrait la voie.

Les raisons de ce constat sont donc multiples et pourraient s’appliquer à n’importe quel secteur de travail. Pourtant, les discours sur la parité restent délicatement aux portes du monde intouchable qu’est celui des Arts vivants… Et c’est bien la première fois, que quelqu’une met le doigt là où le bât blesse. Je ne peux m’empêcher de penser à ces directions éphémères que furent celles du Théâtre des Tanneurs ainsi que celle des Halles à Bruxelles : nommées respectivement à la tête de ces importantes structures culturelles, Geneviève Druet et Annick de Ville se sont heurtées à du déni, au détriment du projet artistique qu’elles ont porté, envers et contre tout.

Une « forte personnalité », considérée comme une qualité chez un candidat, sera chez une candidate le signe d’un caractère dont on ne manquera pas de craindre qu’il soit source de conflits. Comment cependant, dans l’état actuel des choses, imaginer qu’une femme puisse, sans être dotée d’une forte personnalité, se porter candidate à un poste inévitablement marqué par le masculin ?

Ou encore :

Le charisme d’un candidat qui emporte la conviction sera perçu chez une candidate comme un art de la séduction dont on se méfiera.

Que d’échos dans ce rapport… Aujourd’hui, Geneviève Druet et Annick de Ville ne sont plus là. Si brèves qu’aient été leurs directions, c’est à ce type de réalité qu’elles ont eu affaire. Aussi, j’espère que tu ne m’en voudras pas, chère Reine, d’avoir emprunté un petit peu de ton rapport pour leur rendre ici cet hommage posthume.

The show must go on et, fort heureusement, les Arts sont là pour notre réconfort. Ne l’oublions pas, dans notre pays, les Arts sont subsidiés, mal, mais subsidiés. Je rejoins donc quelques réflexions exprimées dans ce fameux rapport, à savoir qu’il est grand temps de prendre les choses en main :

La transformation de ce paysage fortement inégalitaire relève d’une responsabilité collective de l’ensemble des acteurs et actrices du spectacle vivant. Responsabilité collective et singulière de chacunE puisqu’une telle transformation ne se décrète ni ne s’impose par quelque loi ou circulaire. C’est à chacunE, hommes et femmes, à quelque niveau et sur quelque champ que s’exerce sa part de pouvoir et de responsabilité qu’il revient d’intégrer la nécessité de telles transformations : éluEs et fonctionnaires, dirigeantEs d’entreprises, artistes et écrivainEs, technicienNEs et personnels administratifs, critiques et universitaires, enseignantEs, formatrices et formateurs, praticienNEs amateurs, spectateurs et spectatrices.

La période politique et l’opinion publique semblent favorables à plus de parité. Pourtant, le monde des Arts vivants s’est jusqu’ici montré des plus rétrogrades en la matière. Ce rapport ouvre une brèche qui laisse rêver à une reconsidération générale du secteur, avec l’adoption d’une charte de respect, de parité et d’ouverture… pour autant que toutes et tous acceptent de participer à son élaboration.

Le rapport complet « Mission EgalitéS » est à downloader à l’adresse : http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/index
- rapports.htm
(19 juin 2006)

FR

Today it seems as if politicians just cannot stop highlighting the importance of culture, ‘culture and arts’ as the city ambassadors for a certain kind of tourism. Maybe this is the right moment to start a serious debate about the functioning and the structures that underpin this sector. A debate that should not be held without an exact analysis of the position of women in the arts’ institutions today !

NL

Sinds korte tijd breekt de politieke wereld zijn hoofd over het belang van cultuur, stadsambassadrices, bepaalde voertuigen bestemd voor toerisme,… het lijkt er dus sterk op dat de tijd rijp is voor een diepgaand debat over de structurele werking hiervan. Een debat dat niet mag plaatsvinden zonder een uitgebreide en precieze beschrijving van de plaats die bestemd is voor de vrouwen van vandaag.