> Les numéros > Scumgrrrls N°10 - Automne / Fall 2006

What the L !

En 2004, lors de la première saison de la série américaine L-Word, qui dépeint la vie d’une bande de copines lesbiennes, la rédaction du Scum Grrrls s’était précipitée sur le premier épisode pour vous le commenter en primeur. De cette série on attendait beaucoup : on souhaitait y voir un vrai portrait de lesbiennes, d’une bande de lesbiennes, qui nous ressemblent, qui ressemblent à nos copines, avec de l’humour, du sexe, de la politique, un peu de féminisme même…

En 2004, lors de la première saison de la série américaine L-Word, qui dépeint la vie d’une bande de copines lesbiennes, la rédaction du Scum Grrrls s’était précipitée sur le premier épisode pour vous le commenter en primeur. De cette série on attendait beaucoup : on souhaitait y voir un vrai portrait de lesbiennes, d’une bande de lesbiennes, qui nous ressemblent, qui ressemblent à nos copines, avec de l’humour, du sexe, de la politique, un peu de féminisme même… Peut-être était-ce trop demander mais la présence de Rose Troche aux manettes (réalisatrice des superbes Go Fish et The Safety of Objects) tendait plutôt à nous rassurer.

Comme beaucoup d’autres lesbiennes, on n’avait pas aimé ce premier épisode. Dans ce groupe de lesbiennes lipstick trop apprêtées, au compte en banque trop bien garni, où était la diversité lesbienne ? Les butchs ? Les précaires ? Les rondes ? Les vieilles ? Les rebelles ? A trop vouloir rendre le lesbianisme glamour, la série semblait avoir oublié de les rendre crédibles.

Comment se fait-il alors que trois saisons et 36 épisodes plus tard, tant de lesbiennes soient devenues accros ? Qu’on attende avec impatience la saison 4 qui se prépare, à l’affût des ragots sur ce que deviendra tel ou tel personnage, qu’on discute avec passion de nos personnages et actrices préférées ?

Peut-être est-ce parce que les héroïnes femmes et lesbiennes sont si rares à la télévision qu’on se précipite avec avidité sur ce qu’on daigne nous donner ? Ou que, comme toute série télévisée américaine, elle démontre un savoir-faire certain qui accroche le public au cours de la narration ? Ou plus simplement parce que derrière notre masque de féministe râleuse, notre véritable nature est celle d’une midinette ? Sans doute un peu de tout cela.

Mais la série n’a-t-elle pas également évolué, prenant avec le succès public plus d’assurance et plus de risques, au point de nous faire revenir sur nos premières critiques ? Personnellement je le pense. Outre le plaisir facile de regarder de jolies filles dans un produit télévisé pas trop mal ficelé, je me surprends souvent à trouver des qualités au message véhiculé. Bien entendu j’ai admis que je ne devais pas trop espérer de ce genre de soap à l’américaine, simple produit destiné à être vendu sur un marché, qui ne prétend pas dépeindre la société réelle ni constituer un manifeste politique radical.

Toutefois, au delà de ce produit formaté qui répond au modèle même de la série télé, L-Word a quand même eu quelques jolis moments féministes. Bien sûr, pas de quoi détruire le patriarcat en une semaine, ni de quoi transformer les lesbiennes américaines en force révolutionnaire prête à renverser Georges Bush pour installer Catharine MacKinnon à la Maison Blanche ! Mais, au fil des saisons, la série a abordé quelques thèmes et questions chers aux femmes, tels le cancer du sein, la ménopause, le viol et les abus sexuels, l’égalité homme-femme, et l’a souvent fait avec intelligence et audace. La liberté de l’avortement (on évoque notamment les stratégies de défense des centres pratiquant l’avortement) semble par exemple être une évidence, alors qu’il s’agit d’un sujet qui est généralement interdit d’antenne sur le sol américain. Une des scènes d’ouverture d’un épisode remémore ces réunions de féministes dont le but était de regarder son sexe avec un miroir, rappel discret de la culture féministe des créatrices de la série. L-Word invite également de nombreux groupes de filles, telles Sleater Kinney, Le Tigre, The Peaches, sur le plateau ou dans la bande-son, leur donnant une visibilité nouvelle.

Le feuilleton a sa féministe convaincue, Jenny. C’est elle qui réplique à Mark, le co-locataire qui a abusé de leur accueil, que ce n’est pas le rôle d’une femme de faire en sorte qu’il devienne « a better man », ou encore que chaque femme, chaque fille a expérimenté un abus, de quelque sorte que ce soit, de la part des hommes. C’est aussi elle qui se fâche lorsque Max, en tant qu’homme, décroche le boulot qu’on lui a refusé en tant que femme.

Jenny est la seule à affirmer sans hésitation qu’elle est féministe lorsque Gloria Steinem, invitée surprise de la fin de la saison 2, demande à toute la clique des héroïnes si elles se considèrent comme féministes. Toutes répondent finalement par l’affirmative, si ce n’est Shane qui suscite dès lors la désapprobation des autres. C’est quand même assez rare que des femmes, dans un produit télé, affirment haut et fort qu’elles sont féministes et cela avec fierté !

La série est aussi ponctuée de moments osés et drôles, dans lesquels on retrouve une culture de copines lesbiennes, telle cette scène où les héroïnes partagent les mots par lesquels elles désignent la baise : bang-a-box, strech-that-leather, dip-the chip, sweep-out-your-chimney, shake-the-sheet, ride-the-buloney-poney, give-that-dog-a-bone, put-some-beef-in-your-taco, j’en passe et des meilleures ! Dans le même épisode, elles discutent des mots qu’elles utilisent pour parler du sexe féminin, si elles préfèrent cunt ou pussy, twat ou les euphémismes down there ou private parts. Ce qui donne un générique ponctué de leur argot personnel pour cette charmante partie de notre anatomie : the-lips-between-the-hips, smurf-cream, bikini-biscuit, chacha, hairy-goblet, the grand-canyon, fish-taco, dream-collector, box-of-assorted-cream, honeypot, love-mitten, mermaid’s purse, fufubelt, bermuda triangle, vertical smile, chewbacca, … Cela rappelle presque des soirées à la maison.

Et que dire du sexe lesbien, montré sous toutes ses coutures, toute sa diversité, incluant godes, jeux de rôles et pannes sexuelles, passion et plaisanterie ? Cela repose de l’omniprésence du sexe hétéro à la télévision ! Même l’uniformité chic et féminine des héroïnes est régulièrement compensée par la diversité lesbienne qui compose des scènes de foules, lors de gay prides, fêtes ou croisières lesbiennes.

Une autre preuve de ce qu’ont progressivement osé les créatrices de la série est l’introduction d’un personnage transsexuel dans la saison trois, Moira qui devient Max, même si le traitement de ce thème, assez inhabituel dans la télévision grand public, dérape parfois un peu. Moira est d’abord amenée comme une butch, provenant d’un milieu social plus pauvre, une nouveauté en quelque sorte dans cette univers de ladies chic et riches. Mais le côté social et pauvreté est vite expédié, le temps que Moira trouve un boulot très rémunérateur ; et son choix de transitionner paraît expliqué par son côté butch ! Comme si toutes les dykes un peu masculines étaient des transsexuels qui s’ignorent et qui ne demandent qu’à devenir des hommes ! Pas de répit donc en dehors de la lesbienne féminine ! Le choix transsexuel, ce n’est pas simplement changer de chapeau et on ne peut pas raisonnablement croire que toute lesbienne masculine serait tentée par un processus si difficile et si irréversible… La réaction de Kit, seule héroïne hétéro, qui se désole que « la communauté perde toutes ses femmes fortes, ses butches, ses guerrières », révèle bien que la transition de Moira est perçue comme une trahison à la cause lesbienne. Réplique d’autant plus ambiguë sous la plume des scénaristes qu’aucune véritable butch n’est présente dans L-Word !

Pire, la vision des transsexuels F-to-M a de quoi rendre transphobe toute fan de la série : aux premières injections d’hormones, Max se transforme en mec macho, possessif et violent, comme si le machisme n’était dû qu’aux hormones mâles ! Comme si le sexisme n’était pas social mais biologique ! Dommage que les créatrices de la série aient ainsi dépeint les transsexuels, sans aucune réflexion sur l’effet d’une telle image auprès de leur public. On se console juste avec la scène qui confronte deux personnages sur le thème de l’ablation du sein, voulu dans le cas de la transsexualité, subie dans le cas du cancer… Dans les deux cas, les deux femmes parlent d’une question de vie ou de mort, d’une opération nécessaire pour survivre.

Peut mieux faire alors la série L-Word ? Bien sûr ! Je voudrais par exemple encore plus de politique et de féminisme, des camionneuses, un peu moins de moralisme et de couple comme idéal obligatoire, un peu moins de jalousie possessive, des polyamory, des couples à trois, des cheveux très courts, un look moins classe, des transsexuels heureux et non sexistes, des filles qui discutent de leurs règles, des fins de mois difficiles, des filles un peu rondes, … Et en attendant, c’est quand que commence la quatrième saison ?

EN

Can we finally admit, after three whole seasons of the series L-Word, that we are crazy about it, or even totally hooked on it ?! Let’s go back to this lesbian phenomenon, to ask ourselves what is that we love and hate about the series, let’s go back to the feminist moments of the show (not that rare), and to explore what it is we would like to see in it !

NL

Kunnen we eindelijk, na drie volledige seizoenen L-Word, toegeven en bekennen dat we er gek op zijn, zelfs verslaafd aan zijn ? Terugkeer naar dit lesbische fenomeen, naar waar we van houden, naar wat ons op stang jaagt, naar de feministische momenten van de serie, (meer dan je zou denken) en naar wat we er graag in zouden zien !