> Les numéros > Scumgrrrls N° 1 - Printemps / Spring 2002

Karaoke dans les bars de filles à Hong-Kong

by K.V.

Pourquoi une fille devient lesbienne ? Un jour, sur le web, une fille de Singapour me fournit une théorie tout à fait personelle. Le Feng Shui dit : quand un homme et une femme font l’amour et l’homme jouit avant la femme, l’enfant sera une fille. Inversément, si c’est la femme qui jouit d’abord, ce sera un garçon. Ma correspondante, ouvrant un nouveau chapitre sur ces vénérables écrits, avançait la vision de la lesbienne comme le fruit heureux d’une union où l’homme et la femme jouissent en même temps.

Cette histoire confirmait une conviction que j’avais déjà : nous ne connaissons rien à la vie des filles Asiatiques. Déjà longtemps avant de partir en vacances en Chine, nous nous demandions : comment ça se passe, la scène lesbienne là-bas ? Au début, ce n’était qu’une parmi nos multiples questions par rapport à ce pays si peu connu. Mais plus le moment du départ approchait et plus la réponse à cette question, la plus mystérieuse, se profilait comme finalement le seul objectif digne d’un voyage si lointain. Un objectif qui nous insufflait l’énergie et la fierté d’exploratrices de terres inconnues.

Mais très vite, une autre question, encore plus essentielle, émergeait : existe-t-il vraiment une scène lesbienne en Chine ? Ou au moins une à laquelle des étrangères en visite pourraient accéder ? L’homosexualité venait seulement d’être rayée de la liste des maladies psychiatriques en Chine. Et la police pouvait toujours considérer que c’était un comportement incivique, voire une crime contre l’ordre établi. Je pensais aux récits que j’avais lus : la descente brutale de flics dans un bar gay, les arrestations arbitraires, ou l’interpellation dans la rue pour "hooliganisme", quand deux filles se tenaient la main un peu trop tendrement...

Sur internet, on n’avait trouvé aucun endroit pour filles dans la Chine continentale, à part le "Lemon Tree" à Beijing. Un café avec un joli nom qui sonnait bien Chinois, mais qui finalement n’existait plus, comme nous le devions découvrir une fois sur place. Devant cette aridité apparente du continent, Hong Kong faisait mine d’une oasis luxuriante, affichant fièrement ses trois bars pour femmes. D’ailleurs c’était le nom d’un des bars : l’Oasis. Le site internet nous faisait miroiter qu’à l’occassion on pouvait y rencontrer Faye Wong. On ne connaissait pas ce personnage, mais on ne pouvait que comprendre qu’il s’agissait là d’un plus.

L’Oasis sera donc notre premier lieu de sortie quand nous arrivons à Hong Kong. Selon l’adresse le bar est situé sur Lockhart Road, une grande rue dans le quartier très animée de Causeway Bay. En fait, c’est beaucoup moins glamour que prévu : il faut s’enfoncer dans une ruelle un peu sordide, où nous trouvons une porte banale, sans aucune indication. Nous la poussons courageusement, un peu nerveuses. Est-ce que nous n’allons pas finir par passer la nuit dans une cellule de Hong Kong, après une rafle de police ? Etre tabassées peut-être par des flics, qui se moquent bien des Droits de l’Homme ? Nous nous retrouvons dans un petit hall défraîchi et éclairé au néon, devant un ascenseur à porte métallique, assez bien cabossé. Toujours pas d’indications. Nous entrons dans l’ascenseur, avec la vague crainte de s’enfoncer dans un lieu privé et interdit. Il y a une vingtaine d’étages dans cet immeuble et chacun affiche un nom sur une plaquette. Nous n’y croyions plus, et pourtant voilà : l’Oasis se trouve au-dessus, au tout dernier étage.

Dès l’entrée, c’est évident : à Hong Kong aussi, les filles n’ont pas de fric. Pas des chichis ici, c’est le sol dur, peut-être même du beton. Des petites tables basses en formica, des bancs au mur, des chaises autour. Quelques lampes bon marché au mur, qui donnent peu de lumière. Mais tout de suite aussi la sensation d’une bonne ambiance, une ambiance des fêtes à la maison, avec des copines. En tout, il peut y avoir quinze à vingt filles. La plupart rigolent entre elles, autour des tables. Il y a de la musique, du Canton-pop sirupeux, mais pour le moment, personne ne danse. Est-ce qu’on danse seulement, en Chine ? A une des tables, un groupe de filles est occupé à jouer aux dés, avec force exclamations. Il y a aussi un gobelet avec des dés sur notre table.

Ce serait ça alors, l’activité dans les bars de lesbiennes en Chine ? Sur le banc à côté une fille est étendue raide sur le dos, apparamment couvant son alcool. Le fond de la petite salle contient le matériel high-tech de la boîte : une télé au plafond, des lampes colorées, du matériel de karaoké : la scène.

Nous ne restons pas longtemps seules à notre table.Il faut peu de temps avant que deux filles ne viennent nous voir, poussées sans doute par la même curiosité que la nôtre. Le website nous avait prévenu que c’était un bar fréquenté par les jeunes. Mais on ne s’était pas rendu compte à quel point elles pouvaient paraître jeunes. Avec leur visage souriant, un peu timides, ces deux-ci pourraient passer pour des gamines de quatorze ans. Celle qui nous parle a le visage ouvert et gentil, des lunettes rondes. Elle s’appelle Xiao, sa copine Liu. Celle-ci est tout aussi petite, elle a une barette rose dans ses cheveux plats, coupés sous l’oreille, elle se tortille et fait "hihihi" derrière la main, d’un air gêné, dès que sa copine l’implique dans la conversation. Elles sont étudiantes, elles connaissent un peu l’Anglais. Soulagement. Nos rudiments de Mandarin ne nous servent pas à grand chose ici, où tout le monde parle Cantonais. Nous sommes les premières étrangères à venir ici, nous assure Xiao. Nous nous sentons fières, comme si nous appartenions à une avant-garde perspicace et avisée.

Nous payons une tournée à nos hôtes. La fille étendue à côté de nous se réveille. Elle porte un pantalon couleur khaki, qui s’arrête à ses maigres mollets bronzés, elle a des cheveux courts en broussaille, un visage large, et un sourire moqueur. Tout ça lui donne l’air d’un gamin qui aime chahuter, mais qui est au fond bien gentil. Elle n’a pas l’air très sobre, mais pourtant serein. Elle fait sortir une cigarette de son paquet en tapant dessus, puis la prend avec les lèvres. Nous comprenons tout de suite : ceci est une butch, style Hong Kong. Mais maintenant c’est à nous de fournir quelques explications. Elles ne comprennent pas : Amanda a des cheveux longs, mais par contre c’est moi qui porte des boucles d’oreilles. Confusion ! Elles ne s’y retrouvent pas. Qui de nous est la butch et qui la femme ? C’est clair : hors de cette bonne vieille division des gender rôles, pas de salut pour une lesbienne à Hong Kong. Sauf qu’ici, on ne parle pas de butch et de femme, on ne connaît pas. Par contre il y a des "tomboys" et des "tomboy girls", nous instruit Xiao, qui est en train de devenir un bonne copine.Elle, apparemment, se considère comme une "tomboy". La fille à la barette, la tomboy-girl, est accrochée tendrement à son bras, comme le lierre à l’arbre, lui jetant de temps à temps un regard confiant. Pourtant, elle a l’air si fragile elle-même, cette petite tomboy !

Nous essayons d’expliquer que nous n’aimons pas trop nous enfermer dans des rôles, que justement, en vivant ensemble, les femmes peuvent s’inventer des nouveaux modèles de comportement, d’autres façons d’être. Devant ce petit discours politique elles ont l’air dubitatif. Mais nous n’avons pas le temps d’approfondir le sujet. Le groupe de filles qui jouait aux dés s’est levé et vient nous entourer. Elles ont l’air de filles qui viennent de conclure un pari. L’une d’elles s’avance, en remontant crânement son pantalon, et nous parle en cantonais. Beaucoup de rires autour. Très vite nous comprenons, elle lance un défi à Amanda, qui a l’air la plus solide de nous deux, pour une partie de bras de fer. Nous croyons rêver. Même dans un film on n’oserait pas sortir une scène de lesbiennes comme ça. Mais c’est un rôle de choix pour Amanda, qui s’y jette avec conviction. Tout le bar est maintenant là à encourager les participantes. Le sort de la fille cantonaise est vite scellé, à son grand étonnement. Une autre se hâte de prendre sa place, pour également se faire battre. Amanda savoure son triomphe. Moi je gagne la partie suivante, au cas où elles commenceraient à me prendre pour une faible tomboy-girl. L’honneur de l’Europe est sauf. Mais voilà qu’elles appellent du renfort : la championne du bar, la patronne en personne. Elle s’amène, d’une allure calme et assurée. Cette fois-ci c’est Amanda qui mord la poussière. C’est bon, la Chine gagne. Il ne faut jamais faire perdre la face à ses hôtes – on se console comme on peut.

Maintenant Xiao nous passe galamment une sorte de carte de menu, avec des longues listes en caractères Chinois. Il faut choisir. Finalement, en tombant sur quelques lignes en anglais comme "Are you lonely tonight", "It’s now or never".....nous comprenons que ce n’est pas pour manger, ce sont des chansons, qui peuvent agrémenter l’ambiance du bar. Après quelques réflexions –le choix proposé en anglais ne nous convient pas vraiment – nous décidons pour "Are you lonely tonight". Ce que nous n’avons pas prévu, c’est que ce sont des numéros de karaoké, et que nous sommes censées les chanter nous-mêmes. Panique, aucune de nous deux ne sait chanter. Beaucoup de rires devant notre déconfiture. Xiao prend pitié de nous et propose son soutien : elle viendra chanter en duo. Encore une fois, Amanda fait preuve d’une force de caractère admirable et monte sur scène. Sa parodie de voix Elvis m’impressionne. Malheureusement, après quelques lignes elle perd un peu la mélodie, mais continue à se débattre vaillamment. Je ris beaucoup, mais je suis bien la seule. Je comprends : ici, le karaoké est une chose sérieuse. C’est un cadeau, une ode qu’on offre en hommage à la femme qu’on aime, tandis qu’elle t’écoute, cachée dans l’obscurité de la salle.

La chanteuse suivante s’en tire beaucoup mieux. Elle chante sans ostentation, comme pour elle-même, avec un savoir-faire remarquable.Nous nous disons elle n’aurait aucun problème d’enregistrer un disque. C’est une chanson mélodieuse et mélancolique, qui doit parler d’amour malheureux et de désir inassouvi. Applaudir après une chanson ne se fait pas ici. Peut-être le public a-t-il tellement l’habitude d’entendre du chant de qualité ? Ou bien est-ce parce qu’on ne se mêle pas de ces échanges intimes, qui ne nous sont pas adressés ?

Après cette chanteuse encore d’autres passent sur scène, toutes avec la même facilité et une qualité de voix étonnante. Comment est-ce possible, suivent-elles des cours ? Nous nous sentons bien remises à notre place, comme les barbares de l’Ouest que nous sommes.

Toutes ces chansons sont douces et tristes : on a beau être une tomboy dure-àcuire, on fait néanmoins preuve d’une prévenance chevaleresque, romantique envers sa tomboy-girl. Est-ce que les tomboy-girls chantent aussi ? Nous ne savons pas. C’est déjà assez difficile pour nous de caser ces filles dans la bonne catégorie : une certaine délicatesse asiatique, ou juste juvénile, venant à chaque moment saboter leurs attitudes butch.

Entretemps, nous avons une autre question pour Xiao : quelle est sa musique préférée ? Parce que nous voulons absolument ramener des CD, qui nous rapelleront Hong Kong, et aussi cette soirée. Elle réfléchit longuement, pour finalement décider : Faye Wong. Nous aurions pu le deviner : la célébrité qui selon Internet accorde parfois une visite à l’Oasis ! Nous apprenons qu’elle a beaucoup de succès pour le moment, elle a sorti plusieurs CD. Serait-elle vraiment venue à l’Oasis ? En voyant ce bar, cela semble invraisemblable. Peut-être il y a longtemps, avant qu’elle n’aie du succès ? Ou est-ce que je me trompe et ce bar serait le lieu le plus cool de Hong Kong, l’endroit où les nouveaux talents s’épanouissent ? Plustard, on n’aura aucune difficulté de trouver les disques de Faye Wong. Elle pose sur la pochette comme une sorte de punk, campant une Siouxie cantonaise. Mais la musique n’en reste pas moins du Cantonpop. Nous trouvons toutes ces filles bien jeunes, et des mots comme tomboy et tomboy-girl, avec leurs consonnances enfantines, ne font que renforcer cette impression. N’existe-til pas des endroits pour des femmes plus âgées ? ( adultes, j’aurais presque été tentée de dire). Oh oui, ça existe, des bars pour femmes plus âgées, le Velvet Karaoké, par exemple, on nous dit.

Nous y passerons le lendemain soir – pour découvrir que finalement la fille la plus agée de l’endroit, Vicky, avait tout juste 26 ans. Elle nous confiera d’ailleurs son doute de trouver encore une partenaire – elle est déjà trop vieille. Ce désespoir était déconcertant, venant d’une fille aussi jeune et jolie. Même Amanda, pourtant nettement plus jeune que moi avec ses 29 ans, se sentait décrépite du coup. Il y avait une autre célibataire à notre table, tout aussi jolie, qui approchait aussi cet âge fatidique de 25 ans, l’âge où une femme doit être mariée. Elle fumait, d’un air sombre. Mais la boutade d’Amanda qu’elles n’avaient qu’à se mettre ensemble, provoquait l’hilarité totale.Comment deux tomboys pourraient-elles former un couple ? Elles se regardaient de biais en pouffant, en s’imaginant avec l’autre.Nous commençions par nous douter qu’il y avait une certaine pénurie de tomboy-girls dans le milieu.

Par Vicky nous apprenons aussi que le chemin de la tomboy épanouie est encore parsemé d’autres embûches. Ainsi, elle nous explique que jamais elle ne pourrait accepter que sa tomboy-girl gagne plus d’argent qu’elle. Ce serait la preuve d’un échec trop cuisant. C’est au tomboy que revient la noble tâche de pourvoir à tous les besoins de sa girl.

Nous nous demandons ce que pensent les tomboy-girls de tout ça. N’aspirent-elles pas à l’indépendance, elles aussi ? Mais elles se taisent, fidèles aux vertus féminines séculaires.

Toutes les histoires de ces filles semblent empreintes de mélancolie – toute la mélancolie des chansons Canton-pop. Nous avons l’impression qu’il est quasi impossible de vivre ensemble en tant que couple à Hong Kong. Pas tellement à cause des autorités, comme nous l’avions d’abord supposé, mais surtout à cause de la famille, les voisins, tout le tissu social. Une lesbienne est une "mauvaise femme", elle mène une vie dissolue, une vie qui n’est pas acceptable pour la société, nous explique Xiao. Et puis, il y a tout simplement un manque d’endroit où s’aimer. Aucune des filles de l’Oasis n’a de l’argent pour se payer un appartement, où elle pourrait vivre en couple. Pour accéder à l’indépendance il faut beaucoup d’argent. Quasi impossible aussi de ne pas se marier, hors de la famille, pas de salut. "Beaucoup de filles choisissent finalement la sécurité du mariage" déplore une des tomboys.L’amour entre femmes paraît ici une chose éphémère, passant en étoile filante. Au Japon, autre pays Asiatique, il y a le mot "utakata" -"éphémère, fragile, instable", pour décrire la bulle d’eau, l’amour, la vie..., toutes ces choses dont la beauté repose dans leur brièveté.