> Les numéros > Scumgrrrls N° 6 - Automne / Fall 2004

La vache

Si je me souviens, c’est arrivé lors d’une soirée de théâtre ordinaire. Au programme, un classique : les Jumeaux Vénitiens de Goldoni. La mise en scène est efficace, malgré un décor brinqueballant, les acteurs parviennent à faire oublier la construction médiocre qui les soutient. Bref, ils jouent comme on dit. Le public est apparemment séduit puisqu’il se contorsionne d’aise devant l’intrigue qui met en scène valets, maîtres, dames et soubrettes, le tout sous la houlette de jumeaux qui n’ont de vénitiens que l’exotisme de leur nom.

Mais, ne nous formalisons pas, le monde ne s ’ arrêtera pas de tourner pour si peu, surtout que c’est censé être désopilant -c’est du moins ce qu’en dit la critique. Soudain, un vertige me prend : et si c’était justement CELA (les valets, les maîtres, les dames et les soubrettes) qui fait qu’il tourne si bien le susdit monde ? J’espère avoir tout faux et exit donc cette pensée par trop cynique : je me raccroche à la sueur des acteurs, grâce à laquelle on est censé mesurer, paraît-il, l’étendue de leur talent.

Et nous voilà engagés dans une interminable série d’effets, mille fois répétés, trucs et ficelles. Apparemment les cabotins ne laissent imperméable que moi. Aussi, gênée de mon manque d’enthousiasme, je laisse mon regard errer vers d’autres directions, en espérant que le temps file... Mais ma fidèle planche de salut s’épuise rapidement puisque l’observation des projecteurs se révèle ennuyeuse. Je ne peux m’ empêcher de relever -en passant- que les balcons féminins reçoivent plus de lumière que les visages de ceux qui déclament, c’est une question d’inclinaison. Et comme j’ai toujours admiré Pythagore, me voici sauvée pour un instant. Je pense aux mathématiques, à l’astronomie et à la Grèce ; philosophie pour débutants, je n’ ai jamais dépassé ce stade. Cadran solaire et Platon… La songerie n’est que de co urte de durée car le plateau qui s ’agite devant moi est particulièrement bruyant…

Pancrace : Et les femmes que vous imaginez si belles et si nobles, que croyez-vous qu’elles soient ?

Zanetto : Et que sont-elles ?

Pancrace : Les femmes sont des sirènes trompeuses qui vous attirent pour vous perdre et qui ne vous aiment que par intérêt.

N’oublie pas le contexte, l’époque… Je me force. Mais pourquoi aujourd’hui ? C’est vrai, j’avais oublié que j’étais dans l’antre du rire. Surtout ne pas se formaliser, ce ne sont que les premiers échauffements car, d’après ma montre intérieure, même pas une demi-heure de passée depuis le début de ce calvaire. Encore quelques belles stations en perspective…

Pancrace : Leurs yeux si étincelants sont des langues de feu qui vous embrasent petit à petit et qui vous réduisent en un petit tas de cendres.

Zanetto : Les yeux... des langues de feu... un petit tas de cendres. . .

Pancrace : Leur bouche est une fiole de poison violent qui pénètre lentement par les oreilles jusqu’à votre coeur et qui vous tue à petit feu.

Zanetto : Non ! Oh là là là là, les joues, des sortilèges de sorcières !

Ben tiens… Un coup d’œil aux alentours, le sacro-saint public s’esclaffe. Il FAUT respecter le public, car lui seul sait ce qui est bon, pour lui. C’est vrai qu’ON l’a bien malmené ces dernières années… Pauvre public, pour une fois qu’il peut rire, on ne va tout de même pas lelui reprocher, c’est si spontané… Allons, du calme, écoute et observe la suite :

Pancrace : Et lorsqu’une femme s’approche de vous, sachez que c’est une furie qui vient pour vous déchirer les entrailles.

Zanetto : Tout ça, c’est des histoires pour les enfants.

Pancrace : Et si elle veut vous embrasser, c’est le diable en personne qui vient vous chercher pour vous entraîner dans les enfers !

Zanetto : Sauve qui peut !

Pancrace : Alors, réfléchissez bien !

Zanetto : C’est tout réfléchi !

Pancrace : Plus jamais de femmes ?

Zanetto : Plus jamais de femmes !

Olé ! Le plaisir d’une bonne corrida réside dans sa longueur… Mais qui encore, qui de ces maîtres tant adulés -et qui font référence- a monté Goldoni ? Ne serait-ce pas… non, si ? … Lui ! Strehler ? Mémoire ? Ahhh, non, pas LE maître du Théâtre, LE père spirituel de Patrice Chéreau (et rapido je me demande si Arianne Mnouchkine a aussi une mère spirituelle…) mais… nooon, impossible. Si.

Dans le public, femmes ET hommes s’esclaffent. De la consternation, je passe à l’abattement. Et voilà, une mythologie s’effondre, une de plus. Mais à quoi croyais-je ? Quelle naïveté ! Me sens bébé. Pourquoi a-t-il monté ce texte, lui Strehler ? Misogynie ? Non. Oui, je sais, le masque, le dialecte, la difficulté, de défi de la commedia dell ’ a rte, le cœur de la mécanique théâtrale… Quant au sens, mafoi, les mots pèsent peu. Les bras tombés, ne me reste qu’un point d’interrogation. Besoin de m’abstraire, rêve de téléportation. Mais pas d’esquive possible car les répliques se succèdent, toutes plus débiles les unes que les autres. Me sens prise au piège, conne, dans un monde qui ne me concerne pas. Suis-je seule ici à percevoir ces mots comme une insulte perpétuelle ?

Mais voilà qu’un perroquet masqué entre en scène et interroge un chat mal arrangé sur la nuit qu’il vient de passer avec la masse insipide qu’il vient de renvoyer aux cuisines. La guillotine tombe : Pourquoi acheter une vache alors que je n’ai besoin que d’un verre de lait ? Je me lève (ou plutôt je pense que je me lève), je hurle ( d’accord, je pense que je hurle) : bande de tarés ! (J’admets la faiblesse de la réplique). Mais il n’y a pas de miracle (et pas non plus de sauveteur dans la salle) car au spectacle, seuls les docteurs et les pompiers sont reconnus d’utilité publique ; c’est pourquoi ils reçoivent leurs invitations.

Une heure trois quart plus loin, le public se lève, c’est l’ovation : Hurlements, applaudissements, bravos, rappels et satisfaction. Hommes ET femmes, docteurs ET pompiers, tous unis dans le partage, ensembles ils ont ri, de la même chose.

Mais qui suis-je moi qui pourrais m’en foutre, manger à l’aise et grossir ? Me sens flotter, livide, j’ai mal au ventre, ça doit être l’acidité. Encore sonnée je titube vers le bar, oserai-je demander un verre de lait ?

EN

What to do when one adores theatre, but sometimes, or even often, have a hard time to get touched by what happens on the scene ? This is what I asked myself for years, until I understood…that I do feel uncomfortable assisting at plays where the female actors systematically are dressed with short nightgowns while their male counterparts wear war costumes - regardless of which text the play is based upon ?

NL

Maar hoe ga je als theaterliefhebber om met een gevoel van malaise dat je niet precies kan thuis brengen ? Jarenlang heb ik mij vragen gesteld en het inzicht liet lang op zich wachten. Waarom voelde ik mij ongemakkelijk tijdens voorstellingen waarin actrices steevast worden opgevoerd in flinterdunne nachtjaponnetjes terwijl hun mannelijke collega’s uitgedost zijn in een strijdlustige outfit, en dit in zowat alle toneelteksten ?