> Les numéros > Scumgrrrls N° 6 - Automne / Fall 2004

Les femmes comme armes de guerre

Nous avons tous et toutes vu ces photos, cette femme soldat, la cigarette au bec, pointant du doigt d’un air moqueur les parties génitales d’un prisonnier irakien nu, la tête recouverte d’un sac, ou tenant en laisse un autre prisonnier, nu lui aussi. Elles ont fait le tour du monde, éclipsant presque les milliers d’autres photographies et documents témoignant des tortures qui ont eu lieu à la prison d’Abu Ghraïb à Bagdad. L’ensemble de ces photos est révoltant et révèle la vraie nature de la guerre que les Etats-Unis livrent en Irak ; elles laissent aussi imaginer les atrocités qui se déroulent dans une autre prison soumise à un état de guerre hors de toute loi, ce lle de Guantanamo. Alors pourquoi ce s deux photos, plus que toutes les autres, ont-elles fait la une des journaux, des télévisions et des sites web ? Pourquoi ont-elles suscité te llement la curiosité des médias, voire leur acharnement ? D’autres soldats, hommes, sont également poursuivis devant les tribunaux américains pour ces actes de to rture, mais on en parle peu préférant s’attacher à Lynndie England, la soldate apparaissant sur ces photos, presque posant, comme pour des photos de vacances, genre « souvenir d ’ Irak – Abu Ghraïb – Mai 2004 ».

Femmes bourreaux, la mort d’un certain féminisme

Le fait qu’il s’agisse d’une femme explique bien ente n d u cette insistance des médias ou, pire encore, cette haine de certains sites web, dédiés à l’anti-féminisme primaire. Sur un de ceux-ci (mensactivism.org qui aime comparer la situation des hommes dans l’ « Amérique féminazi » à l’oppression des juifs par le troisième Reich), on peut notamment lire que « cette fille est une pure expression de la culture féministe et que montrer ces photos permettent aux adultes intéressés de voir graphiquement ce que cela signifie ». Cette assimilatio n entre féminisme et ces images de to rture est bien sûr inadmissible et ne reflète qu’une minorité des réactions qu’ont suscitées ces photos. Il n’empêche toutefois que l ’ acharnement des médias sur ces femmes soldates n’ est pas étranger à une volonté de mettre en avant ces femmes pour condamner ce qu’elles représentent, et ce qu ’ elles ont gagné, notamment par de nombreuses victoires féministes. Cela implique aussi d’avoir un regard féministe sur ces photographies, de comprendre ce qu’elles signifient, au-delà de la réaction de rejet qu’elles inspirent avant tout et sans vouloir aucunement justifier ou excuser le comportement de ces femmes.

Barbara Ehrenreich, féministe américaine, est intervenue très vite après que ces photos aient été rendues publiques. Elle a raison de dire qu’ « un certain féminisme, ou peut-être un ce rtain féminisme naïf, est mort à Abu Ghraib » (http://www.alternet.org/story/18740 ) . Les positions féministes qui opposaient les hommes, perpétuels agresseurs, aux femmes, perpétuell e s victimes, sont bel et bien finies. Cette victimisation des femmes, qui fut une stratégie pert nente dans les mouvements féministes, maintenait une conception très biologique du genre : sexe faible contre sexe fort .

Ce qui a conduit un courant plus récent du féminisme, qui a pris diverses voies, des Riot Grrrls à certaines réflexions sur le sado-masochisme ou au power feminism de Naomi Wolf, à s’écarter de la représentation des femmes en victimes passives et à redonner une force aux femmes (par des stratégies qu’on peut parfois contester). On peut craindre les retombées de cette désaffection de l’image victimisée des femmes : il suffit de voir les négations de plus en plus constantes de la réalité de la violence faite aux femmes, notamment par Elizabeth Badinter. Il est une chose de refuser une prétendue nature faible et douce des femmes ; il en est une autre de nier la position sociale d’oppression des femmes. Il faut aussi bien se rendre compte que la couverture médiatique des to rtures en Irak, en exhibant à l’envi ces images de femmes bourreaux, joue sur les deux courants. D’une part, les médias sanctionnent ainsi le courant féministe qu’Ehrenreich qualifie de naïf, en se moquant du prétendu pacifisme de la nature féminine. Et de l’autre, les photos leur donnent une occasion de démontrer, bien que sans nuances, les excès d’un féminisme qui veut simplement faire des femmes les égales des hommes. Paradaxalement, dans un cas, le féminisme est dénoncé comme outil de changement de la nature humaine, dans le second, comme une demande illusoire d’égalité.

Comment s’en sortir alors et garder une fierté féministe face à ces photographies ? Il faudrait peut-être commencer par rappeler la réflexion fondamentale du féminisme sur la distinction entre nature et culture. Refuser de croire que les femmes sont par nature plus pacifistes et plus altruistes que les hommes n’ empêche p as non plus de reconnaître ou de questionner le rôle de la culture patriarcale dans ces caractéristiques soi-disant plus féminines, en confinant les femmes dans l’espace domestique, en leur assignant des tâches de nourricière et de serv i ce. Dans Les Trois Guinées, pamphlet féministe contre la guerre, Virginia Woolf s’interroge déjà sur le lien culturel et non biologique entre l’opposition (innée ? acquise ?) et la place des femmes dans la société. Les femmes ont toujours été actives dans les mouvements pacifistes. On a pu l’expliquer par le rôle biologique des femmes comme mères et éducatrices, rôle qui les force à s’opposer à l’état de guerre dans un désir mate rnel de protection de leur famille. On peut tout autant justifier leur position comme une stratégie résultant de l’observation de la société depuis leur position culturelle et de la possibilité d’en tirer parti pour changer le monde.

Des femmes dans l’armée comme effet de l’ inégalité hommes- femmes

Le féminisme essentialiste qui refusait de pouvoir envis ager des femmes guerrières a laissé place à des imag e s de plus en plus fréquentes de femmes soldats. Mais ici aussi, il ne suffit pas de constater que l’accès des femmes à l’armée, régulière ou non, est un des résultats de l’égalité croissante entre hommes et femmes. Il faut également comprendre les raisons sociales et autres qui poussent les femmes dans ces combats. Les kamikazes femmes qui font sauter leurs explosifs en Palestine, en Tchétchénie ou au Sri Lanka ne sont pas seulement la rançon d’une prétendue position plus égalitaire des femmes dans ces sociétés (on en est loin). Au Sri Lanka, par exemple, ce rtaines de ces jeunes filles, venant de familles très pauvres, ont été achetées à leurs parents par les Tigres Tamouls et obligées de se former à un destin de kamikaze. En Palestine, la position des femmes est te lle que devenir martyre et mourir pour l’Islam est une manière de prouver qu’elles valent autant que leurs frères. Elles qui n’ont pas le droit d’aller à l’université et dont le seul rôle est de faire des enfants ont compris l’appel de Yasser Arafat en 2002 qui les a appelées à « se sacrifier, comme elles ont toujours su le faire pour leurs familles, afin de libérer leurs maris, leurs pères et leurs fils de l’oppression » (Barbara Victor, Shahidas. Les femmes kamikazes de Palestine, Flammarion, 2002).

L’entrée des femmes dans l’armée aux Etats-Unis tient aussi à des raisons sociales, moins dramatiques, cela va de soi. Une grande part du recru tement des militaires, hommes et femmes, se fait en effet dans les couches les plus pauvres de la société : l’armée comme politique sociale, pourrait-on dire. L’ accueil croissant des femmes dans l’armée américaine reflète aussi leur position sociale, tout en bas de l’échelle . Bien sûr, certaines féministes se félicitent aussi de cette avancée pour les femmes et le principe de l’égalité. Il n’était pas évident il y a vingt ans qu’une des armées les plus puissantes du monde compte un tel pourcentage de femmes. Et on a pu aussi espérer qu’en intégrant l’armée, les femmes la changeraient de l’intérieur, que l’acquis de l’égalité dans cette institution précéderait forcément sa transformation. Les photos d’Abu Ghraïb opposent un démenti formel à cette opinion et remettent en cause, pour de nombreuses féministes, la valeur de l’infiltration, par les femmes, d’institutions proprement patriarcales.

Femmes soldates, vers un changement de l’armée ?

L’exemple américain montre qu’il faut du temps pour qu’une institution change par l’action des femmes qui s’y trouvent et la capacité de résistance de te lles institutions. L’armée est une machine d’endoctrinement. La to rture en Irak témoigne d’un manque d’éducation des soldats aux droits de l’homme et au droit de la guerre. Lynndie England n’ a - t - e lle pas dit, lors de son procès, qu’ lle pensait que ce genre de tortures étaient normales en temps de guerre ? Pire, les témoignages de d é s e rteurs de l’armée américaine sur leur formation préalable à leur départ en Irak indiquent que l’ennemi y est systématiquement présenté comme un soushomme, humiliable à merci. C’est aussi un mécanisme de défense des soldats qui est ainsi mis en place : en leur apprenant que leur seule obligation est d’obéir aux ordres, elle leur distille l’idée d’immunité qui les transforme en forces de guerre non pensantes. Elle leur fait faussement croire que seuls les donneurs d’ordre seront poursuivis, suscitant la défense classique des soldats invoquée à Nuremberg ou devant les tribunaux militaires compétents, tout en préservant largement les gradés d’éventuelles poursuites.

Il est difficile pour les femmes incorporées dans l’armée de changer cette logique bien huilée et très ancienne. S’y ajoute le désir pour ces femmes qui ont acquis souvent durement le droit de devenir soldat, la volonté de se conformer au modèle général qu’on leur propose. En tant que femmes, il leur faut mériter leur place dans ce monde d’hommes, prouver, comme Demi Moore dans le film G. I . Jane, qu’elles « peuvent » le faire. C’est aussi ce qui explique (sans excuser bien sûr) le comportement des femmes dans la prison et le besoin d’en garder des preuves photographiques, comme autant de trophées…

Des femmes, outils de guerre

Ce n’est d’ailleurs qu’un des aspects de la femme comm e outil de guerre, politique indispensable à to u te action militaire. Armes de guerre, les femmes le sont sur plusieurs plans, des prostituées qui suivent les armées, « repos indispensable du soldat », aux viols systématiques en temps de guerre, viols perpétrés pour humilier l’ennemi. Les femmes prisonnières dans les prisons de l’armée américaine en Irak ont été majoritairement violées. Relâchées ensuite par manque de preuves quant à une éventuelle inculpation, elles ont souvent été tuées par leurs familles ou se sont suicidées pour laver l’atteinte portée irrémédiablement à leur honneur. De ce crime contre les femmes, les médias ont peu parlé, en tout cas bien moins que des photos de Lynndie England, et l’armée d’occupation s’en est peu souciée.

Cette humiliation de l’ennemi par le viol de ses femmes se poursuit par d’autres méthodes. Les photos des femmes bourreaux d’Abu Ghraib en sont une : l’armée utilise ses femmes soldats pour humilier les prisonniers irakiens de culture musulmane, forcés de se mettre nus ou d’avoir des relations sexuelles avec d’autres prisonniers devant ces femmes. La prise de photo rajoute à l’humiliation. Judith Butler, dans une interview à Libération le 19 juin 2004, explique comment le genre est utilisé par l’armée comme un outil de guerre.

Féminiser l’ennemi, donc le rendre « femme », insulte suprême, est une arme constante. Elle explique que les américains ont écrit sur leurs missiles « Up your ass » (prenez le dans le cul), moyen symbolique de vouloir sodomiser les soldats irakiens « en croyant que défaire leur virilité revenait à la défaite de leur personne entière ». Les images de torture témoignent aussi, pour e lle, de la volonté pour les militaires de « produire leur imagerie gay pour le plaisir, tout en se mettant hors jeu » et de désamorcer ainsi une érotisation forcément homosexue lle de leurs relations en temps de guerre en rejetant sur l’ennemi une sexualité qu’ils trouvent dégoûtante. Utiliser les femmes soldats pour ce tte « dégradation culturelle de la sexualité, dans la torture », n’est pas innocent bien entendu, pas plus que ne l’est la politique de marketing de l’armée américaine lorsqu’ell e place de nombreuses femmes derrière les officiels en visite. N’avez-vous pas remarqué que Bush ou Rumsfeld prononcent toujours leurs discours devant un parterre de soldats composé de nombreuses femmes ? Là encore la femme est utilisée comme objet de propagande et non comme sujet.

A la lumière de ces réflexions, les photos de torture de la prison irakienne remettent en cause l’égalité soidisant acquise par les femmes en intégrant l’armée. No n pas, ainsi que le pensent les médias reproduisant ces images, parce qu’elles démontreraient l’échec du féminisme qui a fait des femmes des créatures monstrueuses, mais bien parce qu’elles prouvent que, sous couvert d’un acquis féministe, le rôle des femmes dans l’armée et la guerre risque d’être toujours celui d’un outil et d’un objet. Mais pouvait-on attendre autre chose d’une institution sociale si essentiellement patriarcale ?

- The primordial universal object of attack in all phallocratic wars is the Self in every woman… Indeed, the War State requires women for the recreation of its warriors. This is tru e not only in the obvious sense that mothers produce sons who will be soldiers. It is true also on a deep psychic level : the psy - chic sapping of women in patriarchy functions continually to re-create its warriors… Clearly, the primary and essential object of aggression is not that the ‘opposing’ teams share the same values and play the same war ga m e s. The secret bond tha t binds the warrior together, energizing them is the violation of women, acted out phys i cally and constantly re-played on the level of language and of shared fantasies. Mary Daly, Gyn / Ecology : The Metaethics of Radical Feminism, 1978.

- Ces photographies ne constituent pas des arguments ; elles ne sont que le constat brutal de certains faits livrés au regard . Mais le rega rd est lié au cerveau ; le cerveau au sys t è m e nerveux. Ce système envoie des messages rapides à travers toute la mémoire passée et toutes les sensations présentes. Virginia Woolf, Trois Guinées, 1938.

EN

The photos of American women soldiers and torturers in the Iraqi prisons question the so-called ’equality’ that women have achieved through gaining access to the army. Not because these images show the failure of feminism, the ’evil’ that has made them into monstrous creatures - as believes the media disseminating these images. But because they grove that, under the cover of a feminist achievement, ’women’ always risk being used as a weapon of war - in the army as well as in war.

NL

De foto’s van sadistische Amerikaanse vrouwelijke militairen in Iraakse gevangenissen stellen de verworven ’gelijkheid’ van vrouwen in het leger in vraag. Niet omdat deze beelden bewijzen dat het feminisme van vrouwen monsters heeft gemaakt zoals de media graag beweren maar omdat ze aantonen dat vrouwen in het leger en in een oorlog altijd herleid worden tot object of instrument/wapen.